Santé mentale : l’angle mort du système sanitaire haïtien

Deux bastions en ruine, fragiles et oubliés Pour un matin étouffant de juillet, ce silence lourd enveloppant le centre psychiatrique Mars & Kline et l’hôpital Défilé de Beudet en dit long.

Wilcox TOYO, Psychologue/Journaliste
20 août 2025 — Lecture : 5 min.
Santé mentale : l’angle mort du système sanitaire haïtien

Personne souffrant de troubles

Deux bastions en ruine, fragiles et oubliés

Pour un matin étouffant de juillet, ce silence lourd enveloppant le centre psychiatrique Mars & Kline et l’hôpital Défilé de Beudet en dit long. Derrière les murs fissurés de ces institutions, nichées au cœur de la capitale haïtienne et de la zone Métropolitaine de Port-au-Prince, se joue un drame invisible : celui de la santé mentale laissée à l'abandon total, dans un pays miné par des crises interminables.

Mis à part quelques centres privés, il ne reste peut-être plus rien de ces deux institutions publiques dédiées aux soins psychiatriques et psychologiques de plus de 11 millions d’haïtiens.

Un héritage en péril : entre mythe, abandon et délabrement

MARS & KLEIN, symbole en chute libre

Fondé dans les années 1950, l’Hôpital psychiatrique Mars & Kline fut longtemps le pilier de la prise en charge des troubles mentaux en Haïti. Construit grâce au soutien d’organisations internationales, il avait pour ambition de proposer une approche moderne de la psychiatrie,  dans un pays où les croyances mystico-religieuses restent fortement ancrées dans la perception des maladies mentales.

Aujourd’hui, le centre n’est plus que l’ombre de lui-même. « Il n’y a pas de budget stable. Les médicaments sont rares, l’alimentation des patients est irrégulière et le personnel travaille souvent sans salaire pendant des mois »[1], confie un médecin sous couvert d’anonymat. Initialement prévu pour accueillir environ 80 patients en hospitalisation, l’établissement en héberge aujourd’hui près de 120. Les dortoirs sont bondés, les lits manquent, les toilettes sont insalubres, et une odeur d’urine persistante témoigne d’une gestion sanitaire défaillante. Le manque criant d’infirmières spécialisées et de psychologues aggrave encore la situation.

Situé à l'angle des rues Monseigneur Guilloux et Oswald Durand, le centre hospitalier universitaire neuropsychiatrique Mars & Kline, divisé en pavillon hommes et femmes, souffre  depuis des décennies des problèmes structurels majeurs. Laboratoire  et pharmacie fonctionnent au ralenti.  Le centre n’a cessé de décliner.

HOPITAL DÉFILÉ DE BEUDET : une forteresse fantôme

 Logé dans les vestiges d’un ancien camp militaire de l'occupation américaine (1915-1934), l’hôpital Défilé de Beudet est aujourd’hui envahi par les herbes folles. Ses pavillons, en ruine, bordent une cour ou seuls les manguiers offrent encore un semblant de vie.

 « Le Centre est quasi abandonné par l'État. La psychiatrie ne fait pas partie des problèmes de santé publique en Haïti. Ce n'est pas une priorité de l'État »[2], déplore Dr Roger A. Malary, directeur médical. Depuis 1990, l’hôpital ne reçoit plus de budget de fonctionnement. Seuls quelques appuis ponctuels du Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP) permettent de maintenir un minimum d’activités.

L’établissement, qui hébergeait jadis 189 patients, n’en compte plus que 115. Faute de moyens, de personnel, d’équipements et de pavillons réhabilités, il a du réduire sa capacité d’accueil, malgré une demande en forte hausse.  « Je ne peux fournir que le strict minimum », admet le Dr Malary au journal Le Nouvelliste.

La chute des géants psychiatriques haïtiens?

Aujourd’hui, seules ces deux institutions neuropsychiatriques publiques subsistent en Haïti : l’Hôpital Défilée de Beudet, et le Centre Hospitalier Universitaire de Psychiatrie Mars & Kline (CHUP/MK). A elles deux, elles comptent environ 200 lits d’hospitalisation pour une population estimée à plus de 11 millions d’habitants, soit environ 1.7 lits pour 100.000 personnes. En comparaison, l’OMS recommande en moyenne 50 lits pour 100.000 habitants.

Les autres soins sont souvent assurés par des praticiens traditionnels, sans encadrement. Ils n’existent aucun système national de collecte de données, aucune surveillance épidémiologique, et encore moins de coordination entre les acteurs de terrain. Le MSPP ne semble avoir ni les outils ni la volonté de planifier une réponse structurée en santé mentale.

Un mal invisible qui s’étend

La santé mentale haïtienne est  à la croisée des crises. Violence armée, enlèvements, déplacements  forcées, viols, massacres, catastrophes naturelles et humanitaires… Chaque évènement alimente un peu plus l’épidémie silencieuse : troubles anxieux, dépression, stress post traumatique, insomnie, maladies psychosomatiques, idées suicidaires…

Et pourtant, le (MSPP) reste muet. La restructuration des services psychiatriques et psychologiques n’est pas à l’agenda officiel. Les raisons avancées ? Insécurité, manque de ressources humaines, crise économique. Pendant ce temps, les jeunes professionnels fuient. Psychiatres et psychologues partent à l’étranger, lassés par l’absence de conditions de travail minimales.

Dans les hôpitaux départementaux, il n’existe ni unités psychiatriques, ni cellules d’urgence psychosociale. L’Unité de Santé Mentale du MSPP, censée piloter la réponse,  est perçue comme totalement inactive.

Les patients invisibles : entre stigmatisation et maltraitance

En dehors des structures, les patients mentaux font face à une double peine : la maladie et l’exclusion. Faute de solution, certaines familles optent encore pour l’enchainement, l’isolement ou des rituels religieux parfois violents. Dans les zones rurales, la maladie mentale est encore perçue comme une malédiction ou possession démoniaque.

Dans les rues de Port-au-Prince, il n’est pas rare de croiser des personnes désorientées, affamées, pieds nus, errant sans que personne ne s’en soucie. « On les appelle : ‘fou’, on rit d’eux, on les chasse dans les bus et marchés publics. Mais ce sont des êtres humains en souffrance, abandonnés par le système», témoigne une psychologue de terrain.  

Des initiatives communautaires en guise de réponse

Face à l’effondrement de l’État, quelques initiatives locales tentent d’émerger. Des ONG comme Fondation Serovie ou l’Association Haïtienne de Psychologie et d’autres encore offrent des consultations mobiles, du soutien psychosocial post-traumatique, ou des groupes de parole, etc. mais ces efforts, non coordonnés, restent marginaux et dépendants de financements étrangers précaires.

Des experts comme le psychologue Guesly MICHEL appellent à une reforme communautaire, fondée sur les soins de proximité. D’autres, dont  Wilcox TOYO, plaident pour un plan national de santé mentale intégrer aux soins primaires, avec la formation d’agents communautaires aux premiers secours psychologiques.

Une urgence nationale oubliée

Alors que le pays s’enfonce dans la violence, l’insécurité et l’instabilité politique, la santé mentale demeure l’angle de mort du système sanitaire haïtien. Les deux derniers centres psychiatriques publics sont aujourd’hui hors services, pris au piège de la négligence, de l’abandon, et parfois même de l’insécurité gangrenée.

Ils ne luttent plus pour survivre. Ils sombrent. Et avec eux, des centaines de patients invisibles, exclus, oubliés, dans un silence assourdissant.

Ou sont passés les patients de Mars & Klein et de Beudet ?

 

[1] Entretien et constat réalisé en aout 2019.

[2] Entretien et constat réalisé en aout 2019.