Environ 74,39 % de la population haïtienne a moins de 40 ans. Cette réalité démographique, rarement placée au cœur des débats publics, constitue pourtant une clé essentielle pour comprendre le rapport actuel de la société haïtienne à sa propre histoire politique récente. Pour cette majorité écrasante, les événements du 7 Février 1986 ne relèvent pas d’une expérience vécue, mais d’un récit transmis, souvent sacralisé, parfois instrumentalisé.
Depuis près de quatre décennies, le 7 Février 1986 est présenté comme une rupture fondatrice, marquant l’avènement de la démocratie et la fin de l’autoritarisme. Toutefois, une lecture attentive de l’évolution politique et institutionnelle du pays révèle un profond décalage entre la portée symbolique attribuée à cette date et les transformations réellement observables dans les faits. La chute d’un régime n’a pas été suivie d’une refondation substantielle de l’État, mais plutôt d’une reconfiguration des rapports de pouvoir, largement captée par les mêmes élites politiques et économiques.
La classe politique haïtienne a progressivement érigé le 7 Février 1986 en référence quasi intouchable, tout en échouant à en concrétiser les idéaux fondamentaux : État de droit effectif, institutions solides, justice sociale et participation citoyenne réelle.
L’alternance politique, loin de traduire une transformation structurelle, s’est souvent limitée à une reproduction mécanique du pouvoir, où les acteurs changent mais les pratiques, elles, persistent. Corruption, exclusion, impunité et clientélisme demeurent des constantes, indépendamment des discours invoquant l’héritage du 7 Février 1986.
Dans ce contexte, la commémoration récurrente de cette date fonctionne moins comme un exercice de mémoire critique que comme un rituel politique vidé de contenu, servant à légitimer des gouvernances successives incapables de répondre aux aspirations populaires. La référence au 7 Février 1986 devient alors un paravent symbolique, mobilisée pour masquer l’absence de réformes structurelles et l’incapacité des élites à produire un projet national inclusif.
Pour la jeunesse haïtienne, majoritaire, mais largement marginalisée, ce décalage est particulièrement frappant. Sommée de célébrer une rupture qu’elle n’a ni vécue ni constatée dans son quotidien, elle fait face à une mémoire officielle en contradiction avec son expérience sociale : précarité économique, insécurité chronique, effondrement des services publics et exclusion des espaces de décision. Dès lors, 7 Février 1986 ne renvoie pas à une conquête démocratique aboutie, mais à une promesse inachevée, voire trahie.
L’enjeu n’est donc pas de nier l’importance historique du 7 Février 1986, mais de la repenser de manière critique, en la considérant non comme un aboutissement, mais comme un processus interrompu. Tant que cette date continuera d’être utilisée comme un mythe fondateur figé plutôt que comme un projet politique à compléter, elle restera un symbole confisqué par une classe dirigeante plus soucieuse de sa légitimation que de transformation réelle.
Réhabiliter le sens du 7 Février 1986 exige ainsi un examen lucide des continuités structurelles qui ont survécu à la chute du régime autoritaire, mais aussi une réappropriation de cette histoire par les générations qui en subissent encore les conséquences. À défaut, la célébration de cette date continuera de sonner creux, incapable de répondre à la question essentielle : qu’a réellement produit le 7 Février 1986 pour la majorité des Haïtiens ?
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