Mes réflexions au sujet de la “Restitution” par la France

Pourrait-on être contre la “Restitution” du montant négocié en 1825 sous la présidence de Jean Pierre Boyer en dédommagement aux colons pour la perte de leurs propriétés foncières?  Certes non.

Bernard Miot
11 août 2025 — Lecture : 8 min.
Mes réflexions au sujet de la “Restitution” par la France

Nouvelliste

Pourrait-on être contre la “Restitution” du montant négocié en 1825 sous la présidence de Jean Pierre Boyer en dédommagement aux colons pour la perte de leurs propriétés foncières? 
Certes non.

Tenant compte de notre indigence actuelle, cette Restitution pourrait nous aider à nous extirper du fond du fossé que nous nous sommes creusés avec obstination au cours de ces 70 dernières années.

La Restitution fut initialement proposée par Aristide en lieu et place d’une réparation. Les réparations pour l’esclavage, crime contre l’humanité, m’auraient paru simplement plus logiques et nous auraient certainement été plus avantageuses.

Cependant, dans l’un ou l’autre cas, je pense que ces démarches et négociations avec La France surtout dans la conjoncture internationale actuelle ont très peu de chances d’aboutir à des résultats tangibles et substantiels.

Du côté haïtien, il y a une insécurité profonde et paralysante. Comme premier pas vers la réparation, une aide immédiate et substantielle de la France à l’armée d’Haïti en fait de formation et d’armement pourrait être vitale pour rétablir la sécurité en neutralisant les gangs. Ceci ouvrirait la voie à la tenue d’élections, première étape vers la remise sur pied des institutions essentielles au rétablissement de la démocratie. 


Mis à part le cas mentionné plus haut, aucun versement de fonds de réparation par la France aux fins de développement économique ne peut être envisagé sans la mise en place d’un gouvernement constitutionnel issu d’élections libres. Par surcroît, vu l’historique de corruption systémique, il faudrait avant la réception de ces fonds s’assurer de deux conditions préalables.
Premièrement, que le parlement élabore une loi créant un organisme de contrôle indépendant composé de notables intègres de la cité ayant droit de véto au cas où des irrégularités concernant les fonds versés pour réparation seraient constatées par cette entité. Deuxièmement, que le pays ait un plan solide de développement durable et cohérent s’étalant sur plusieurs années.
Dans le cas contraire, nous risquons de n’obtenir qu’une promesse de coopération pour la réalisation de certains projets.
Par ailleurs, si la dette “dite” de l’indépendance a représenté un lourd fardeau pour la nation, elle n’offre qu’une explication partielle à notre indigence actuelle. J’ai bien mentionné la dette “DITE” de l’indépendance. En effet, c’est une appellation impropre car, notre indépendance n’a jamais été négociée par Boyer. En acceptant de caractériser ainsi l’indemnisation, on insinue qu’Haïti a acheté son indépendance. C’est à la fois dangereux et archifaux. Cette façon de percevoir ce fait historique a été inventée pour jeter l’opprobre sur le président Boyer qui malgré ses lacunes n’a pas été pire chef d’état que la plupart de ceux qui se sont succédés au pouvoir durant ces dernières décennies. Jamais l’indépendance d’Haïti n’a été mise sur le tapis durant les négociations qui se sont limitées autour d’une indemnisation de la France en échange de la reconnaissance de notre indépendance. Le fait par la France de ne pas la reconnaître ne rendait pas Haïti moins indépendante. Cependant, deux atouts importants étaient à gagner en obtenant cette reconnaissance. Premièrement, on n’aurait plus à se soucier de l’attitude agressive et belliqueuse de l’ancienne métropole à notre encontre.


Deuxièmement, Haïti entrait d’ores et déjà dans le concert des nations. L’histoire nous enseigne que l’ordonnance française du 17 avril 1825 est la conclusion de multiples négociations. Elles commencèrent sous la présidence de Pétion en 1814 et continuèrent jusqu’en 1825 sous la présidence de Boyer. Si Pétion et Boyer étaient si enclins à léser Haïti comme le prétendent certains, pourquoi auraient-ils négocié pendant si longtemps ? La France se montra inflexible durant les négociations. Des missions officielles et officieuses se succédèrent sur les sols haïtien et français. Il est donc difficile d'en faire une synthèse exhaustive car, certaines de ces nombreuses tractations étaient entourées de la plus grande confidentialité. C’est en avril 1825 (Boyer venait d’unifier toute l’île depuis seulement 3 ans) que la flotte française commandée par le Baron de Mackau mouilla dans la Baie de Port-au-Prince, menaçant Haïti de bombardements et de blocus naval si l’ordonnance royale réclamant l’indemnité de 150 millions de Francs Or ne fut pas n’était pas signée . Le président fut placé face à une décision difficile. Il en avait assez de ces trop longues et épuisantes négociations. Boyer décida alors d’éviter la guerre et signa l’ordonnance tout en ayant l’intention de renégocier cette dette. En effet, en 1838 soit 5 ans avant sa chute, il renégocia la dette la diminuant à 60 millions de Franc Or.

Je disais plus haut que l’esclavage par les français à Saint-Domingue en lui-même représenterait une bien meilleure raison de demander dédommagement étant donné que le travail forcé des esclaves pendant une centaine d’années dans les conditions que l’on sait fut un crime contre l’humanité, beaucoup plus abominable du point de vue moral et émotionnel. De plus, l’esclavage à St Domingue rapportait à la France le 1/3de son budget annuel. Faisons un calcul conservateur. Si 200.000 esclaves (ce chiffre est une moyenne car, à l’abolition de l’esclavage ils étaient plus de 400,000 à Saint Domingue) travaillaient pour $10/ heure, 50 heures par semaine, 48 semaines l’année pendant 100 ans, cela représenterait aujourd’hui un montant d’à peu près $ 480 milliards US soit 10 fois plus que les 40 à 50 milliards US réclamés. Somme toute, si la France devait vraiment nous dédommager, il faudrait qu’elle nous paye les $480 milliards US qui représentent le montant du travail non rémunéré des esclaves. Le dommage de la double dette n’est qu’une valeur ajoutée bien moins importante que la principale.


Par ailleurs, l’indemnité en faveur des colons français fut réclamée par la France en dédommagement de la perte de leurs propriétés foncières; pas pour la perte de leurs esclaves comme on s’amuse faussement à répéter. Devrais-je rappeler que l’esclavage avait été aboli par Sonthonax en 1793 et que cette abolition fut ratifiée par le Rectorat Français à Paris en 1794 soit 10 ans avant notre indépendance. Si l’esclavage exista sans le nom durant ces dix ans avant l’indépendance, cela n’aurait pu être qu’avec l’approbation de Toussaint Louverture lui-même qui aura été le chef le plus influant à Saint Domingue durant la période s’étalant de 1794 jusqu’à son arrestation suivie de son emprisonnement au Fort de Joux en 1802. Apparemment, l’indemnité par la France se fit en conformité avec les lois internationales d’alors évidemment élaborées par les métropoles pour protéger leurs intérêts au cas où elles venaient à perdre une colonie suite à un mouvement d’indépendance. Les 150 millions de Francs Or finalement négociés furent un montant excessif accepté par l’administration Boyer après de longues et intenses négociations échelonnées sur une durée d’au moins 10 ans.  De guerre lasse, Boyer consentit de signer afin d’obtenir la reconnaissance de notre indépendance par la France donc par le monde entier, nous permettant ainsi de rentrer dans le concert des nations. La critique est aisée cependant, il faut se replacer dans le temps et analyser les raisons de la décision qui a été prise. Celle-là ne fut pas aussi facile qu’on veut nous le faire croire. Certes, cela a amené Haïti à contracter une double dette puisqu’on a dû avoir recours à des prêts bancaires et autres pour effectuer les paiements.  Bien heureusement, en 1838, Boyer renégociera la dette, la réduisant à 60 millions de Francs Or. Les intérêts sur les prêts s’y ajoutant, nous avons finalement payer un montant total de 90 millions Francs Or.

Malgré tous  ces déboires et après avoir finalement étayé la dette sous la présidence de Dumarsais Estimé (en payant aux américains les derniers $5 millions US) Haïti, en 1953 durant la présidence de Paul Eugène Magloire, avait la parité économique avec la République Dominicaine ayant un PIB équivalent et le même nombre de chambres d'Hôtel répondant aux critères internationaux. Comment donc s’expliquer que 70 ans plus tard le PIB de la République voisine soit de $ 120 milliards US alors que le nôtre ne dépasse pas $ 8 milliards US.


En analysant les faits, nous constatons que :
1-l’agriculture existante en 1953 a été anéantie 
2-L’effort de développement a été insuffisant voire inexistant.
3-Dès 1994, Il y eut une destruction volontaire et accrue des entreprises de sous-traitance alors qu’aucune mesure n’avait été prise pour créer des emplois mieux rémunérés. 
4-La corruption n’a cessé d’augmenter jusqu’à se généraliser.  
5-La macoutisation sous Duvalier, la formation des premiers gangs sous Lavalas, leur prolifération sous le PHTK et le CPT sont autant d’activités mafieuses et criminelles qui nous ont précipités au fond du gouffre. 
5-Finalement, l’effondrement total est arrivé sans voir poindre à l’horizon national un redressement quelconque. 

En conclusion, se basant sur la performance dominicaine en comparaison à notre déficit de développement pendant ces 70 dernières années, nous aurions donc perdu à cause de nos turpitudes des certaines de billions de dollars US en termes de manque à gagner. Et dire que Lavalas qui a pensé à réclamer restitution ( $20 milliards US) a grandement contribué à la destruction de notre économie au lieu de promouvoir son développement qui aurait pu nous redonner la parité avec la République dominicaine soit $ 120 milliards US l’an.

Ne devrions-nous pas être plus sévère envers les différents présidents qui se sont succédés depuis 1957 au lieu de s’acharner contre Boyer ? Boyer nous aura fait perdre dit-on 40 milliards de dollars US. Cependant, en tenant compte de notre déchéance économique des 70 dernières années due au manque de vision et de projets de développement économique durant les règnes successifs de Duvalier, Lavalas et PHTK, nous avons accumulé un manque à gagner de centaines de milliards de dollars US. Car, durant ces dernières années, chacune d’elle qui passe nous voit perdre l’opportunité de générer 100 milliards de dollars US de plus si on se réfère aux PIB des deux pays : République D’Haiti et République Dominicaine. Je ne peux pas enlever le droit de critiquer Boyer à des haïtiens intègres qui n’ont pas eux-mêmes contribué à anéantir notre pays. Cependant, nos gouvernants qui ont,  par leurs actions et mauvaise gouvernance, créé la situation infernale  dans laquelle Haïti baigne quant à présent n’ont pas l’autorité morale pour critiquer Boyer. Car, durant ces dernières décennies, nos politiciens se sont évertués à détruire l’économie du pays, y créant des gangs et y établissant le chaos.


Nous partageons l’île avec la République Dominicaine et devrions avoir honte d’avoir galvaudé ce Pays que nous ont légué les 26 Pères de la Nation Haïtienne. Paradoxalement, il est triste de constater qu'après l'échec cuisant des régimes duvalieristes, lavalassiens et PHTKistes, ces idéologies politiques pourtant dévastatrices continuent d’avoir chez nous une certaine popularité. D’autres idéologies qui percent actuellement charrient un potentiel de destruction encore plus grand que les précédentes puisque véhiculant le venin de la haine absolue, aveugle et prêtes à tout sacrifier sur leur passage: patrimoine, infrastructures, écoles, universités, centres de santé, industries, maisons de commerce génératrices d’emplois etc..; autant de crimes commis par des haïtiens contre leur propre patrie, leur propre peuple.


Les prétextes et les théories de conspiration me cassent les oreilles. Puisque nous nous sommes fourvoyés, nous cherchons constamment toutes sortes de boucs émissaires afin d’avoir bonne conscience. C’est vraiment pathétique.

Bernard Miot 
9 août 2025