Comprendre les tensions entre coopération internationale et souveraineté en Haïti

Jonel Dilhomme Membre du GRUCH
08 août 2025 — Lecture : 4 min.
Comprendre les tensions entre coopération internationale et souveraineté en Haïti

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La diplomatie, en tant que levier stratégique de la coopération entre États, repose sur deux principes fondamentaux du droit international : la souveraineté et la non-ingérence. Ces fondements, consacrés par la Charte des Nations Unies (articles 2.1 et 2.7) et la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques (1961), garantissent à chaque nation le droit de se gouverner librement.

Pourtant, le cas d’Haïti révèle une réalité plus complexe : sous couvert d’appui technique, de transition démocratique ou de stabilisation sécuritaire, des diplomates étrangers franchissent la ligne de la coopération pour empiéter sur la souveraineté. Haïti, dès lors, semble osciller entre diplomatie et tutelle non assumée.

1. Diplomatie ou immixtion? Une frontière brouillée

L’article 41 de la Convention de Vienne interdit explicitement aux diplomates de s’immiscer dans les affaires intérieures de l’État hôte. Or, en Haïti, il est courant d’entendre des représentants étrangers :

a. recommander publiquement des choix institutionnels ou des dirigeants politiques ;

b. orienter la structuration d’un gouvernement provisoire ;

c. exiger des engagements sécuritaires précis.

Même présentées sous forme de suggestions ou de « dialogue », ces pratiques affaiblissent la légitimité interne des institutions nationales et alimentent un sentiment d’humiliation collective.

La question posée est simple : où se situe la limite entre coopération diplomatique et emprise politique ?

2. Sécurité sous influence : vers une souveraineté conditionnelle

Depuis le départ de la MINUSTAH, l’axe sécuritaire est devenu prioritaire dans la coopération internationale. La Police Nationale d’Haïti (PNH) bénéficie d’un soutien multilatéral (financement, formation, équipement) provenant notamment du Canada, des États-Unis, de l’Union européenne et de l’ONU. Mais ce soutien est souvent conditionné à des orientations stratégiques dictées de l’extérieur, avec peu ou pas de concertation avec les instances nationales de planification sécuritaire.

Les résultats qui en découlent sont :  

a. une PNH fragmentée, infiltrée et parfois impuissante face aux gangs lourdement armés ;

b. une stratégie nationale de sécurité inexistante ou incohérente ;

c. une dépendance sécuritaire qui fragilise la souveraineté.

Comme l’écrit le politologue Bertrand Badie (2011) :

«La sécurité ne peut être imposée de l’extérieur, elle doit naître d’un pacte social intérieur.»

3. Quand la diplomatie devient un pouvoir parallèle

Malgré leur discours sur la nécessité d’une « solution haïtienne à la crise haïtienne », les diplomates occidentaux prennent régulièrement des initiatives qui :

a. renforcent des acteurs sans légitimité électorale ;

b. excluent des mouvements citoyens porteurs de ruptures constructives ;

c. organisent des concertations politiques dans des enceintes diplomatiques, hors cadre institutionnel haïtien.

Ces pratiques participent à une délégitimation des mécanismes démocratiques internes et installent une forme de diplomatie gestionnaire, non redevable devant le peuple haïtien.

L’économiste Susan Strange parlait déjà de ce phénomène comme d’un « pouvoir structurel invisible », où les règles du jeu sont imposées par ceux qui contrôlent les leviers extérieurs (Strange, 1996).

4. Vers une diplomatie fondée sur la dignité et la codécision

La transformation d’Haïti exige une refondation des rapports diplomatiques sur la base de principes clairs, équilibrés et respectueux. :

a. Un recadrage juridique et éthique du rôle des représentations diplomatiques, fondé sur la Convention de Vienne et les chartes de l’ONU et de l’OEA.

b. Une coopération co-décisionnelle, où Haïti n’est pas un simple récipiendaire mais un acteur de co-construction, tel que le promeut l’Objectif 17 de l’Agenda 2030 sur les partenariats équitables.

c. Une diplomatie haïtienne rénovée, stratégiquement formée, proactive et présente dans les forums internationaux, capable de défendre nos priorités sans subir les injonctions extérieures.

Conclusion

La souveraineté n’est pas une faveur que l’on accorde. C’est une responsabilité collective que chaque nation doit assumer, y compris dans ses fragilités. Le peuple haïtien n’est pas un mineur politique. Il est l’héritier d’une révolution fondatrice en 1804, qui a posé les bases d’un monde libre pour les peuples colonisés.

Ce peuple demande aujourd’hui non pas l’aumône diplomatique, mais le respect de son droit à décider par lui-même, à réussir par lui-même, et même à trébucher par lui-même. « Il y a pire que la domination par les armes : la domination par le conseil.»

Références

Charte des Nations Unies, 1945, articles 2.1 et 2.7.

Convention de Vienne sur les relations diplomatiques, 1961, article 41.

Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ONU, 1966, article 1.

Bertrand Badie, La diplomatie de connivence, Fayard, 2011.

Susan Strange, The Retreat of the State, Cambridge University Press, 1996.

Nations Unies, Agenda 2030 pour le développement durable, Objectif 17.