Former l’élite à l’étranger ? Une stratégie à contresens des urgences éducatives haïtiennes

Alors que le FNE lance un programme de bourses d’excellence pour financer des études à l’étranger, cette tribune questionne la cohérence d’un tel choix au regard des urgences du système éducatif haïtien.

GARRAUD Victor
07 août 2025 — Lecture : 5 min.
Former l’élite à l’étranger ? Une stratégie à contresens  des urgences éducatives haïtiennes

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Alors que le FNE lance un programme de bourses d’excellence pour financer des études à l’étranger, cette tribune questionne la cohérence d’un tel choix au regard des urgences du système éducatif haïtien. Derrière la promesse de former une élite scientifique se profilent des risques de fuite des cerveaux, d’exclusion des institutions locales et d’incohérence stratégique.

Une ambition séduisante aux effets pervers

Le récent lancement par le Fonds National de l’Éducation (FNE) d’un programme de bourses d’excellence destiné à financer des études à l’étranger pour de jeunes Haïtiens suscite à juste titre des réactions partagées. Si la volonté affichée « former une élite scientifique nationale » peut sembler louable, séduisante, cependant, cette initiative soulève de graves inquiétudes, de sérieuses interrogations tant sur le plan de la cohérence des politiques publiques que sur celui de l’équité et de la souveraineté éducative.

À l’heure où les universités haïtiennes — publiques comme privées — traversent une crise structurelle sans précédent, ce programme apparaît moins comme un investissement stratégique que comme une fuite en avant. Il illustre un choix de financement public fondamentalement incompatible avec les besoins réels de l’enseignement supérieur en Haïti.

Une exclusion systémique des institutions locales

Premier paradoxe : aucune université haïtienne ne semble concernée par ce programme. Il s’agit exclusivement de formations à l’étranger, dans des systèmes éducatifs très éloignés du contexte haïtien. Ce choix opère une disqualification implicite, mais lourde de sens : les institutions nationales ne seraient pas jugés dignes d’accueillir les « meilleurs » étudiants. Ce discours élitiste perpétue une vision hiérarchisée de savoir, où la valeur d’une formation est jugée selon son origine géographique et non de sa pertinence locale.

Or, plusieurs universités en Haïti, malgré leurs moyens limités, produisent des savoirs rigoureux, ancrés dans les réalités du pays. Les exclure d’un tel programme, c’est renforcer leur marginalisation, au lieu de les accompagner dans un processus de structuration et de reconnaissance.

Des fonds publics qui enrichissent les universités du Nord

Deuxième contradiction : alors que le FNE est censé mobiliser des ressources pour renforcer le système éducatif haïtien, il s’apprête à injecter plusieurs millions de dollars dans des universités étrangères. Que ces bourses soient destinées à la France, au Canada ou aux États-Unis, le constat reste le même : ce sont des systèmes déjà consolidés qui bénéficieront de l’investissement haïtien, et non les institutions locales, qui restent sans soutien structurel.

Pire encore, dans des pays comme les États-Unis, où les frais de scolarité dans les universités privées sont exorbitants, le coût par étudiant pourrait s’avérer démesuré. Peut-on réellement parler d’une bonne gestion des ressources publique quand un étudiant boursier coûte autant qu’un programme entier de soutien aux filières scientifiques locales ?

Une sélection élitiste, socialement injuste

Présenté comme « méritocratique », Dans les faits, ce programme risque de profiter essentiellement aux jeunes issus des milieux les plus favorisés, déjà familiarisés avec les standards académiques internationaux. Ce sont eux qui rempliront les critères. Ainsi, un financement public destiné à l’excellence pourrait en réalité renforcer les inégalités d’accès à l’enseignement supérieur.

Pendant ce temps, des milliers d’étudiants haïtiens poursuivent leurs études dans des conditions précaires, sans bibliothèques, sans équipements scientifiques, sans accompagnement pédagogique. Une politique éducative responsable devrait commencer par leur offrir un environnement d’apprentissage digne, ici, en Haïti.

Une aggravation de la fuite des cerveaux

Autre enjeu de taille : l’absence de garanties quant au retour et à l’insertion professionnelle des bénéficiaires. Aucun mécanisme clair de contractualisation ou de suivi ne semble prévu. Dans un pays où l’exode des compétences est déjà massif, ce programme pourrait contribuer à alimenter encore davantage la fuite des cerveaux, plutôt que de renforcer les capacités locales.

À quoi bon former une élite si elle ne revient pas ? Et même si certains diplômés souhaitent rentrer, quels débouchés professionnels leur seront proposés dans un pays où l’État recrute peu et où les universités n’ont ni moyens ni plan de relève académique ? Sans plan d’intégration, ces bourses risquent de devenir un simple tremplin vers l’expatriation définitive.

Une gouvernance opaque et problématique

Enfin, la mise en œuvre du programme pose de sérieuses questions de gouvernance. Lancé sans large concertation, sans cadre normatif détaillé et sans mécanisme transparent d’attribution, le programme ouvre la porte à de possibles dérives clientélistes et à un manque de reddition des comptes. Dans un pays confronté à une crise de confiance vis-à-vis des institutions publiques, une telle initiative devrait faire l’objet d’un encadrement rigoureux, afin d’éviter qu’elle ne devienne un instrument de favoritisme politique ou un espace de corruption.

Pour une politique éducative souveraine et équitable

Investir dans la jeunesse haïtienne est une nécessité. Mais cela ne peut se faire en exportant les talents sans renforcer les fondations. Une politique éducative cohérente devrait mobiliser les ressources disponibles pour structurer, équiper et accompagner les institutions haïtiennes, tout en assurant un accès équitable aux opportunités de formation.

Au lieu de financer des formations à l’étranger à coût élevé, pourquoi ne pas investir dans un réseau national de laboratoires, de bourses locales, de formation doctorale, de mobilité nationale ? Pourquoi ne pas appuyer la recherche appliquée dans les universités publiques et privées du pays ? Pourquoi ne pas miser sur une souveraineté éducative pensée depuis les réalités territoriales ?

En l’état, le programme de bourses d’excellence du FNE s’apparente moins à une stratégie de développement qu’à un symptôme d’une gouvernance éducative extravertie, sélective et déconnectée. Il est temps de reposer les bases d’un contrat social éducatif équitable, solidaire et résolument ancré dans le territoire haïtien.

GARRAUD Victor, chirurgien-dentiste, doctorant en droit public et science politique, enseignant universitaire et citoyen engagé. Porte-parole de "Citoyen Authentique pour une Nouvelle Émancipation de l’Homme" (CANELH), Directeur général du Centre de Formation Professionnelle et Médicale de Jacmel, coordonnateur de la Commission Diocésaine de Santé du Diocèse de Jacmel. Porte parole de la fédération des écoles professionnelles du Sud-est, directeur médical de Saint Victor Maison de santé de Jacmel.