À l'occasion du centenaire de l'écrivain René Dépestre, originaire de Jacmel, haut lieu réputé pour ses fortes traditions ancrées dans l'organisation du carnaval, nous avons été interpellés à aller à la rencontre des sensibilités de cet écrivain. Cette icône du monde de la littérature n'a pas manqué d'accorder une place de choix aux thématiques de fête et de carnaval dans ses écrits, dont témoignent les romans « Hadriana dans tous mes rêves » ( 2025 ) et « Le mât de cocagne » (2021). Notre parti pris intervient à un moment où le carnaval tend à s'éloigner des traditions haïtiennes dans le principal centre des activités mondaines qu'est Port-au-Prince. Ce qui s'apparente à l'annonce d'une répression contre le peuple haïtien associée, à la violence symbolique.
Alors que le carnaval est l'occasion de manifester la vie dans la révolte contre l'oppression et la bêtise régnante, tout semble s'écrouler vers l'agonie. Depuis quelques temps, il n'existe que des simulacres de carnaval sous le poids de contre-mouvement de libération. N'a-t-on pas assisté au renversement provisoire des situations oppressantes lors des carnavals lorsque des personnes échappaient à la privation?
Le carnaval est le miroir de la société, reflétant le défilé de nos tares et vices ainsi que nos vertus et de nos exploits. Les caricatures d'animaux, de personnes défuntes,de personnages historiques, des représentations du monde surnaturel (les zombies, les esprits, les dieux...) s'entremêlent dans des décors qui jaillissent de la vie en exhibant le sexe. Il intervient également à la frontière entre des mondes : animal, végétal, minéral, humain et surnaturel.
Il est un fait que le carnaval se rapporte à la vie végétale, associée à la vitalité qu'offre le printemps. C'est aussi la représentation des fêtes sous forme de « mât de cocagne ». C'est ce symbole qu'a exploité notre icône René Dépestre dans son roman du même titre.
René Dépestre se retrouve dans un environnement politique et social qui ressemble à celui qu'il peint il y a déjà plus de 70 ans. C'est le spectre d'une déchéance progressive qui nous zombifie quand nous avons besoin du carnaval pour manifester notre révolte face à une situation intenable. Dépestre n'a-t-il pas évoqué « la désolation de Jacmel, la dévastation, la sécheresse et l'érosion » (depestre, 2025p 159), qui contrastent avec le carnaval symbolisant la fête et la vie ? Le carnaval tient lieu de moment de révolte . Nous nous rappelons, à cet effet, les prouesses de l'opposition politique haïtienne contre les occupants qui ont donné lieu à la promotion de reines de quartiers populaires et à accorder une place importante à la langue créole. Le carnaval de 1938 fut suspendu à cause du massacre des haïtiens en République dominicaine en 1937. L'instrument de lutte que constitue le carnaval a été déconsidéré sous la présidence d'Élie Lescot, qui nous a privés du carnaval de 1941 à 1946.
Il y a un réveil de conscience puisque le carnaval est « l'heure de la rédemption », selon l'écrivain René Dépestre ( p 207). L'ambiance de révolte est récurrente si l'on se réfère notamment au carnaval de 1990, qui s'est transformé en mouvement de contestation jusqu'à renverser le général Prosper Avril le 10 mars 1990, soit le surlendemain. Ainsi le groupe Rasin « Boukman Eksperyans » dans «Kè m pa sote» s'est donné le ton. Le groupe Bossa Combo alors étiqueté de courtisan du régime de Jean Claude Duvalier s'est changé en enfant prodigue. En effet, ce groupe dans « correction majeure » en 1980 a critiqué les agissements d'un préfet tout-puissant de ce régime qui tentait de censurer les méringues prétextant le caractère obscène des textes. Il s'agit pour parodier Domenech (2018), « D'un renversement symbolique du pouvoir lié à la renaissance du sentiment de communauté permise par la fête ». Les spectateurs vivent le carnaval et c'est l'inclusion par le carnaval.
Dans la perspective de Dépestre, c'est ce mât de cocagne qui éveille les zombies au sein d'une société d'oppression. Le carnaval contribue à la libération de l'instinct de mort ainsi que de l'instinct de vie. Le second prime sur le premier. Le carnaval est un moment idéal pour faire régner la lumière sur les ténèbres du point de vue ontologique. Le masque exprime l'impersonnalité sur le plan spirituel dont témoigne le rituel « boule madigra ». Dépestre a beaucoup évoqué le terme « masque » qui revient plus d'une douzaine de fois dans le roman « Hadriana dans tous mes rêves ». Le carnaval apparaît comme l'heure de rédemption, où la tolérance se met à nu dans les prestations et les expressions culturelles plurielles. Laissons nous noter la présence de groupe de « travestis » ainsi que « les 101 drapeaux » perçus comme une bande de «sanpwèl». Par contre, il existait le projet d'organiser un carnaval de chrétiens qui n'avait pas eu une grande presse.
Ce moment de réjouissances qu'est le carnaval ne se suspend pas pour des cas de funérailles, tel que rapporté dans « Hadriana dans tous mes rêves » ( p82 -85).
Plus d'une quarantaine de références faites au carnaval dans les deux romans indiqués de René Dépestre témignent de son importance. Le caractère subversif du carnaval prend tout son sens dans un contexte de déchéance socio-économique, de violences et de perte de souveraineté de l'État haïtien.
Repères bibliographiques
-Ernst MIRVILLE (1980),Considération ethopsychanalytique sur le carnaval haïtien,Collection Coucouille,Imp.Fardin,Port-au-Prince.
-René DÉPESTRE (2021)Le mât de cocagne , C3 Éditions.Port-au-Prince.282p.
-René DÉPESTRE (2025) Hadriana dans tous mes rêves .C3 Éditions,Port-au-Prince.262p.
-Hancy PIERRE(2019),"Le carnaval : entre aliénation et libération politique",in Le Nouvelliste du 28 février 2019
-Hancy PIERRE(2023),"Le carnaval haïtien fait ses adieux à la reine-danseuse Ti Simone des années 1960", in Le Nouvelliste du 24 février 2023.
-Irène Alvarez DOMECH (2018) "La fête et le spectacle carnavalesques dans le Mât de cocagne(1979) et Hadriana dans tous mes rêves(1988) de René Dépestre",Université de Sorbonne Nouvelle,Paris 3,France,Vol .20.( consulté en ligne le 09/02/2026).
