Le fondateur du compas direct, le maestro Nemours Jean Baptiste s'est approprié des rythmiques dans le cadre des bals “anba tonèl” à Saut-d’Eau pour initier le genre du compas direct (1). Ce qui a constitué un point de départ, soit un premier moment dans l’histoire de cette musique. Tout cela renvoie à l’expérience créative et spontanée du maestro en dépit d’autres considérations évoquées sur les origines du compas direct par exemple Fouchard parle de merengue lente en lieu et place du compas direct qui se situe dans l’époque coloniale de l’île d’Haïti. Les 30 moments sont indiqués dans le corps du texte par un numéro entre parenthèses.
Tout le débat tourne autour de l’année charnière de 1955 pour remonter à la naissance de ce genre musical. Mais, il a été baptisé du nom de compas direct le 26 juillet 1955, dans les parages de l’église Saint Anne à Port-au-Prince (2). Ce moment est précédé d’autres qui renvoient aux différentes appellations dont l’orchestre aux Calebasses, l’Orchestre Nemours Jean Baptiste. Il y a lieu de signaler dans ce contexte le jazz Capois fondé en 1941 transformé en Orchestre Caraïbes en 1955 considérés comme des ancêtres de l’Orchestre Tropicana d’Haïti (3).
Le parcours n’eut pas été sans heurts. Le compas direct allait s’affirmer et se faire une place face au Jazz des Jeunes et l’Ensemble Issa El Saeh ainsi qu’à l’Orchestre Septentrional. Ce fut l’un des moments cruciaux où le compas direct s’est perçu et assimilé comme un rythme produit dans la facilité avec un tempo monotone 1-2 (4). Ce genre musical reste encore influencé par le folklore haïtien ainsi que le tipico cibaeno, la contredanse, le magouline dominicain, la musique cubaine et le carabinier. Le “Pouse Bourèt” apparenté à un type de contredanse est lié au compas mais on a pris le soin de ne pas confondre compas et compas direct (5). Certains points non approfondis pourront l’être en consultant la bibliographie relative au présent article.
De polémiques opposent la musique d’avant les années 1940 au compas direct, en associant le compas direct à la musique plutôt nationale (6). Ce qui tient lieu d’un faux débat dans la mesure où les touches folkloriques ont marqué les premiers orchestres tout en accordant aussi une portée considérable à l’esthétique musicale.
Plus d’un ont perçu le compas direct comme un genre créé par le régime des Duvalier pour faciliter l’accommodement aux gens du peuple à pouvoir exécuter des pas simples de la danse du compas direct par rapport aux valses, au boléro et à la salsa dont les pas sont plus complexes. Ainsi on se réfère au dicton du maestro Nemours Jean Baptiste pour qui “depi ou konn make pa, ou toujou sou konpa” (7).
Le compas a été à ses débuts manipulé par le régime. Des groupes musicaux exécutaient des chansons courtisanes pour faire l’éloge du régime. A cet effet, le carnaval fut un terrain propice. ”La musique étant un art du moment” ne saurait être statique (8). Ce qui relativise les points de vue émis à son égard. En effet, en 1958, l’Ensemble Nemours Jean Baptiste était déjà ouvert au “cumbia”, mambo et au merengue. Le maestro Nemours Jean Baptiste (9) et le maestro Webert Sicot se joignaient les deux pour se déparier très tôt. Delà s’opposaient deux tendances ”la Cadence rampa et le compas direct mais le compas direct arrivait à s’imposer (10). Les considérations concernant la référence à la bibliographie sont aussi valables pour beaucoup plus de détails sur cette opposition évoquée.
En 1963, c’était le tour du super Ensemble Nemours Jean Baptiste qui emprunte au fur et à mesure de nouvelles touches pour alimenter le nouveau rythme pour être compétitif dans la région. Le maestro voudrait s’imposer en imprégnant une marque à la musique du compas direct au moyen de ces refrains “yo fè yo voye ban nou an nou fè pou voye ba yo tou”(11).
Les polémiques entre l’Ensemble Nemours Jean Baptiste et l’orchestre de Webert Sicot attiraient le fanatisme surtout lors du carnaval national d’alors. Outre l’aspect de fanatisme, les polémiques furent stériles et n’ont pas aidé à faire avancer le style musical du point de vue de la production esthétique. Les deux ténors respectivement liés au compas direct et à la Kadans Rampa sont partis pour les Etats-Unis à un moment où d’autres groupes musicaux émergeaient. Dès lors tout est sujet à l’éclectisme par rapport au compas direct au regard du courant de diffusionnisme. ”C’est de l’éclectisme quand les musiciens s’inspiraient des Nord-Américains pour les cuivres et pour les violons et les latinos aux claviers, selon Lacoste (Lacoste, 2021). Le diffusionnisme culturel avec l’avènement d’une industrie musicale à visée consumériste embrasse de courants technologiques du moment ainsi que des genres en vogue (12).
C’est aussi l’avènement de la tendance du mini jazz. Il s’agit d’une musique d’un fond rythmique associé à des touches de rock, de Pop et du courant Yéyé. Il se base sur deux guitares, une guitare basse, une batterie, un ou deux chanteurs. La guitare électrique s’impose (13). Au départ, le compas direct allait exercer une forte influence dans les Antilles jusqu’à inspirer des groupes musicaux antillais des Gramacs et les Aiglons (14). Aussi la migration était-elle un facteur important dans le dialogue entre les cultures que représente la musique. De nouveaux groupes allaient être créés dans la diaspora haïtienne aux États Unis. Il s’agit du Tabou Combo, du Skah Shah, de l’Accolade de New York, du Volo Volo de Boston, du Djet X, du System Band et tant d’autres (15).
Entre-temps revenait le genre troubadour qui alimente le compas direct avec des groupes comme le Coumbite créole de Rodrigue Millien, l’Ensemble de Toto Nécessité, l’Ensemble Select de Coupé Cloué. Le compas direct est à la recherche d’un renforcement dans la diversité (16). Le compas direct avait su profiter de la mise en place d’un embryon d’industrie musicale. Les hôtels, bistrots et Night-Clubs se sont associés aux groupes musicaux. Ces derniers sont le plus souvent issus et promus par des hôtels et night-clubs eux-mêmes. Des maisons de production et des boites à musique se sont développées. A se rappeler Audiotech et Musique des Antilles par exemple (16). Les émissions radiophoniques offraient de plus en plus une audience à la musique du Compas direct de la part de chroniqueurs, musiciens ou des producteurs.
Le compas direct ne s’est pas échappé du courant de la musique courtisane. Après “Tou limin”, soit un soutien du maestro Nemours Jean Baptiste dans le carnaval de 1959 au président Dr François Duvalier, c’était plus tard au tour du maestro Webert Sicot dans “Bon jan van” et “Men djèt la”. Dans les années 1980, cette tendance rebondit avec l’orchestre Septentrional dans l’album “Duvalier à Vie”, de l’orchestre Tropicana d’Haïti “Nou renmen Duvalier” aussi bien que le Bossa Combo qui a fait l’éloge du régime pour la construction de la route de l’amitié reliant les villes de Léogâne et Jacmel et l’Ensemble Select de Coupé Cloué entre autres. Toutefois dans la même période surgit un courant engagé dans la musique du Konpa direct haïtien. Les groupes musicaux se montraient plus autonomes. L’orchestre de Tropicana d’Haïti, le Bossa Combo et le Coupé Cloué ont eu un revirement dans un contexte de censure à la liberté d’expression.
L’Orchestre Tropicana d’Haïti allait chanter la misère dans “lè moun malere” et la vie chère dans “Superstition” alors que le Bossa Combo est devenu un enfant rebelle lors de son carnaval de 1981 dans la méringue “Correction majeure” pour contester la censure d’un préfet alors tout puissant du régime. La musique “Baltazar” dénote une distance critique par rapport au régime après le mariage de Baby Doc et Michèle Bennett. Quant à l’Ensemble Select, il a chanté “plante” pour dénoncer les pratiques de déboisement sous le régime et complété ses critiques dans son morceau “juj jujem byen” censuré pour avoir insinué le mal-fonctionnement de la justice et s ridiculisé “Manman Simone”, la gardienne de la “révolution duvaliériste”. L’Accolade de New York, le Dixie Band, les Frères Déjean, le Tabou Combo, le DP Express avec Ti Manno (18) étaient dans la même lignée. Dans les années 1980, le compas direct se trouvait à la croisée des chemins. Il a connu un tournant avec un effort de perfectionnement des musiciens dans leurs arrangements. C’est la quête d’une musique savante. ”Symphonie inachevée” du Cole Cole Band était un aperçu de ce mouvement “esthétique”. Il s’est aussi produit une percée internationale du Compas direct avec le Tabou Combo à l’ avant-garde. Le dialogue entre cultures se fait dans la migration de musiciens et la prestation de groupes musicaux dans la diaspora notamment aux USA. La musique engagée était de la partie. Les influences de genres divers étaient marquantes: le reggae, le zouk, le hip hop, le rnb, le techno entre autres (21). Mais dans la 2eme moitié des années 1980, le compas direct a connu des revers dans les tentatives de son déclassement par le Zouk après le passage du groupe antillais “Kassav” en Haïti en 1985 (22). Les années 1980 ont aussi donné lieu à la production de récits sur le compas direct. Des écrits commençaient à être notés à travers les journaux. Ed Rainer, Ralph Boncy et Jérôme Paul Eddy Lacoste étaient parmi les producteurs. Ce fut un moment d’éloge du père fondateur du compas direct, le maestro Nemours Jean Baptiste par Tabou Combo, Cole Cole Band, Shoogar Combo pour ne citer que ces groupes. Le compas était alors vénéré (19). Et, le compas se revendiquait comme une musique identitaire quand chaque groupe témoigne de son affinité à ce genre. Ce sont les cas du “Konpa Mamba” de Coupé Cloué; “Kè kalm” du Bossa Combo; “Matchavèl” du System Band; “Tintin” des Frères Déjean; “Hounsi” de l’orchestre Tropicana d’Haïti ; “Boule de feu” du l’orchestre Septentrional. Le “Konpa digital” a été promu par le groupe Top Vice du maestro guitariste Robert Martino (20).
Le mouvement appelé “Nouvelle génération” allait marquer le pas pour faire face à l’offensive de la musique du “Zouk” et la tentative de déclassement du compas direct. Le hip hop, le rnb, le trap s’introduisent. Une pléiade de nouveaux groupes a vu le jour. C’est le tour du drum machin et du synthétiseur pour compenser les lignes de cuivre, les vents et les percussions (23). Ainsi surgit un mouvement identitaire qui revendiquait le compas direct comme musique nationale. Ce qui était déclenché par l’évènement de l’accusation de plagiat d’un morceau de Nemours Jean Baptiste par l’artiste dominicain de bachata Juan Luis Guerra. De là s’est créée l'Association nationale d'artistes, compositeurs, interprètes et musiciens (ANACIM). C’était le contentieux 440. Le compas direct a repris son souffle grâce aux productions alignées au worldbeat des groupes NU LOOK, Zinglin, Ozone, Mini All Stars, Super Stars Drum Machin, T-Vice.
Le compas direct s’est régénéré et a repris sa vitesse de croisière (24). Nous sommes déjà dans les années 1990 et 2000. Nous avons aussi connu le mouvement Haïti Troubadour qui adapte compas direct au rythme de Troubadour. Fabrice Rouzier et Feu Eric Charles étaient parmi les pionniers (25). De nos jours, les DJ dominent la scène musicale et promeuvent du compas direct masterisé et du compas Rabòday. Les nouvelles programmations électroniques réadaptent la musique du compas direct (26). C’est aussi l’ère du compas direct inscrit dans la famille de fusion Jazz et son internationalisation (27).
Le compas direct entre-temps connait une réappropriation par de femmes musiciennes chanteuses et multi instrumentistes qui ont de plus en plus une forte prestation dans différents groupes musicaux (28). Le compas direct a été secoué par la musique Racines. Ce clash concerne surtout l’espace du carnaval mais ne marginalise pas pour autant le compas direct comme musique dansante (90). Le compas direct s’affirme comme une musique identitaire. Il cohabite avec le Rap, le Rabòday, le Hip Hop, la Techno et le RNB dans les prestations d’animation musicale des DJ sans être relégué à un rang inférieur. Le compas direct est à l’heure actuelle candidat à l’UNESCO comme patrimoine immatériel de l’humanité (30).
Beaucoup d’émissions radiophoniques portent de plus en plus sur l’éducation musicale en accordant une place privilégiée au compas direct. Il y a aussi lieu de souligner la production de mémoires de licence et de maitrise sur la thématique de musique haïtienne et celle du compas direct. Ce qui aide à couronner les 70 années du compas direct.
Repères bibliographiques
-JASMIN Frandy (2020), Musique haïtienne : Éléments des chansons rabòday
Suscitant l’émotion lors de l’écoute des femmes haïtiennes. Cas des femmes âgées de 15 à 30 ans du quartier Caridad,Faculté des Sciences Humaines, Université d’Etat d’Haïti.Non publié.
-SCHAFFNER,Andre et PAULME Denise(1989) “Musique savante,musique populaire,musique nationale” in Gradhiva revue d’histoire et d’archives de l’anthropologie, no6,1989 pp68-89 https://www.persee.fr/doc/gradh8928_1989_1_num_6_1_1198 (consulté le 8 novembre 2023)
-PEAN Leslie ,(2012)” Haïti: la politique du carnaval”, alterpresse 1er février 2012.
-PIERRE Hancy (2023), “Les expressions de la musique haïtienne dans le prisme de la culture de masse: dilemmes éthiques et perspectives” in Le National, Port-au-Prince.
-PIERRE, Hancy (2023) « les femmes musiciennes : une réappropriation des groupes du compas direct en Haïti », in Le Nouvelliste du 7 mars 2023
-PIERRE, Hancy (2024), ‘ Le Konpa dirèk, d’une musique marginale à une musique élaborée et identitaire”, dans le National du 23/02/24
-PIERRE Hancy (2024)“Le “Rabòday”: musique engagée ou opium du peuple, dans Le National du 13 janvier 2024.
-Radio PBS (2023)”Raymond Cajuste figure de proue du Bossa Combo et créateur d’orchestres, retour sur sa vie “ par Radio PBS 26 janvier 2023,radiopbs,com.
-CORVINGTON Georges (1987), Port-au-Prince au cours des ans.La capitale d’Haïti sous l’occupation 1922-1934,Henry Deschamps, Port-au-Prince
-FOUCHARD ,Jean (1988),Regards sur le temps passé.La meringue , danse nationale d’Haiti, Editions Henri Deschamps.
- Dr AVERILL Gage (2016), “Konpa !La musique populaire en Haïti.-1.La bèl epòk:la musique populaire de la 1ère moitié du 20ème siècle’Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, 2016-2019http://www.lameca.org/publications-numeriques/dossiers-et-articles/konpa-la-musique-populaire-en-haiti/1-la-bel-epok-la-musique- (consulté le 9 novembre 2023).
