Dans le cadre de la série de conférences qu’organise cette année l’École de Droit de Jérémie (EDJER) sur la question de la rançon d’indépendance d’Haïti, les Rendez-vous de la Pensée de l’EDJER ont organisé le vendredi 09 mai sa troisième intervention sur cette thématique. En cette occasion, nous avons reçu l’historien de formation Dérinx PETIT-JEAN, professeur d’histoire à Institut d’Études Supérieures en Sciences Sociales (IERAH/ISERSS) et à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH). Le thème de son intervention a été : « Haïti, la double rançon: chronique d'un rapport de domination et de la dépendance néocoloniale ». La modération de l’intervention fut assurée par le professeur Ernso Francisco PÉTION, Directeur général de l’EDJER.
Conformément au thème général sous lequel se tiennent ces conférences de l’EDJER – la question de la rançon d’indépendance d’Haïti : le bicentenaire de la plus grande injustice de l’histoire –, l’intervenant a centré une bonne partie de son intervention autour de l’injustice de cette affaire d’indemnité imposée à Haïti par la France.
Pour mieux mettre en lumière ce point, le conférencier s’est référé d’abord à une première injustice, celle de la colonisation du continent américain par les Européens, phénomène qu’il explique à travers la passation de l'économie féodale au capitalisme. Le développement du capitalisme européen a nécessité des guerres de conquête en Amérique, qui ont entraîné d’abord la destruction de la structure sociale et politique de ces sociétés, puis la décimation des autochtones à la longue, faisant ainsi plusieurs millions de victimes. Cette injustice, poursuit le professeur Dérinx, ne se bornait pas en Amérique, elle fut transportée en Afrique par l’esclavage, la pierre angulaire du commerce triangulaire.
Un autre point important mis en lumière par l’intervenant fut la résistance face à l'injustice coloniale. Cette résistance fut d’abord l’œuvre des autochtones, les Taïnos, connus traditionnellement sous le nom d’Indiens. Prenant la relève des Taïnos dans les mines et sur les plantations, les esclaves noirs venus d’Afrique devaient par la suite reprendre à leur tour le flambeau de la résistance, d’abord par le marronnage, puis par cette explosion de violence sans précédent que fut la révolution haïtienne.
La révolution haïtienne de 1804 fut la manifestation la plus complète et la plus éclatante de la résistance face à l'injustice historique de l'Europe, a soutenu l’intervenant. Parmi ses grandes réalisations, cette révolution a redéfini les notions d’humanité, de liberté, créant ainsi la liberté pour tous, sans distinction de race et de couleur, et a inventé le droit des peuples à l’autodétermination et le principe de la solidarité des peuples. Ce faisant, elle a créé, dans la pratique, les droits de l'homme universel, à la différence des révolutions américaine et française qui n’ont reconnu et posé que les droits de l’homme blanc, droits en vertu desquels les Blancs avaient entre autres le droit de réduire d’autres ethnies en esclavages, notamment les Noirs. Dans son ouverture et sa grandeur, la révolution des Haïtiens a accordé la nationalité haïtienne à des étrangers, des Blancs, notamment des polonais qui étaient venus à Saint-Domingue, fait paradoxal, avec l’expédition Leclerc combattre l’armée indigène.
Pour freiner les idéaux de liberté sans distinction de race et de couleur, d’antiesclavagisme, du droit des peuples à l’autodétermination et de solidarité des peuples prônés de la révolution haïtienne, bref le « symbolisme de la révolution haïtienne », le roi Charles X de France, par son ordonnance de 1825, a imposé au jeune État d’Haïti une lourde indemnité de 150.000.000 de francs or en échange de la reconnaissance de son indépendance, qui a été pourtant conquise vingt-six (26) ans plutôt dans le fer et le sang, l’une des guerres les plus violentes dans les annales de l’Histoire.
Le paiement de cette colossale indemnité, qui s’est étendu sur plus d’un siècle, a paralysé, entravé le développement de la jeune nation, en empêchant aux gouvernements haïtiens de mettre sur pied la moindre politique économique et sociale devant conduire au développement économique et social du peuple. À la vérité, l’imposition de cette indemnité fut l’institution par la France, dans le cadre de ses relations avec Haïti, d’une nouvelle forme d’exploitation économique, un type de rapport nouveau dont Haïti fut le triste et le premier lieu d’expérimentation : celui de la « dépendance néocoloniale », pour reprendre l’expression du professeur Dérinx PETIT-JEAN.
Tout bien considéré, la conception et l’imposition de l’indemnité d’indépendance d’Haïti, cette « double rançon », aux dires de l’intervenant, furent l’invention par la France du néocolonialisme. Tel fut donc en substance le propos du professeur Dérinx PETIT-JEAN lors de son intervention aux Rendez-vous de la Pensée de l’EDJER, dans le cadre de la série de conférences qu’organise cette année l’École de Droit de Jérémie (EDJER) autour de la question de la rançon d’indépendance d’Haïti, lesquelles conférences qui se tiennent, rappelons-le, sous le thème général : « La question de la rançon d’indépendance d’Haïti, le bicentenaire de la plus grande injustice de l’histoire ».