L’éducation, victime silencieuse d’une insécurité bruyante
Ce mardi 18 mars, plusieurs écoles de la capitale ont pris la décision de fermer leurs portes jusqu'à nouvel ordre. La raison ? La progression alarmante des gangs armés de la coalition Viv Ansanm. Encore une fois, la peur supplante le droit à l’éducation. Mais plus qu’une mesure temporaire, cette fermeture est le symbole profond d’un pays qui ne parvient plus à protéger son futur. Quand on ferme l’école, ce n’est pas seulement un bâtiment qu’on ferme, c’est une génération qu’on condamne. Chaque porte close dans une école symbolise l’effondrement de ce qui devrait être la priorité nationale : la formation des citoyens de demain.
L’éducation, en Haïti, subit depuis des années la brutalité d’une instabilité chronique. Quand ce ne sont pas des grèves prolongées dans le secteur public, ce sont des mouvements politiques tels que le tristement célèbre pays lock sous Jovenel Moïse, ou des catastrophes naturelles comme le séisme du 12 janvier 2010 et des cyclones récurrents. Chaque épisode réduit le nombre de jour de classe, hypothéquant davantage l'avenir d'une jeunesse déjà fragilisée. Pendant ce temps, dans d’autres pays, on compte rigoureusement les jours de classe, parce qu’on sait qu’un jour perdu est un futur amputé, chez nous il devient un variable d’ajustement face aux crises.
L’incapacité criante des autorités
La question se pose, et avec force : que font les autorités ? Ce silence, cette inaction, cette paralysie coupable, laissent tout un peuple à genoux. Les dirigeants semblent observer, impuissants ou indifférents, la montée en puissance de groupes armés qui dictent leur loi dans la capitale. Les écoles ferment, mais ni les neuf membres du Conseil présidentiel de transition (CPT), ni les ministères concernés du gouvernement dirigé par Alix DidierFils-Aimé, ni la police nationale ne donnent de signaux clairs d’une volonté ferme d’inverser la tendance.
Comme l’écrivait Victor Hugo : « Ouvrir une école, c’est fermer une prison. » Mais en Haïti, on ferme les écoles et on ouvre, chaque jour, de nouvelles prisons invisibles pour des milliers d’enfants qui se retrouvent enfermés dans le cycle infernal de l’ignorance, de la pauvreté et de la violence. L’État, incapable de garantir la sécurité minimale, trahit sa mission première : protéger et éduquer sa population. Cette complaisance, cette indifférence questionnent la responsabilité même de ceux-là qui prétendent gouverner. Ils observent sans comprendre que ce pays se construit ou se détruit d'abord dans les salles de classe.
Les vrais mobiles des gangs armés
Il est légitime de s’interroger sur les vrais mobiles de ces groupes armés. Sont-ils uniquement des délinquants échappant au contrôle ou des instruments d’une manipulation politique plus grande ? Depuis 2021, ces gangs deviennent des acteurs majeurs, imposant leur règne de terreur. Mais qui les arme ? Qui les finance ? Pourquoi ce silence assourdissant et choquant des autorités ?
Albert Einstein disait : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. » En Haïti, ce regard passif, ce fatalisme institutionnalisé, a transformé l’anormal en norme. Pendant ce temps, l’école, pourtant pilier de tout projet de société, devient le premier champ de ruines.
Un système éducatif déjà fragilisé
Les défis du système éducatif haïtien sont connus : faibles moyens des parents, écart criant entre secteur privé et secteur public, 80 % des écoles appartenant au privé contre seulement 20% pour le public, disparités d’accès et d’opportunités. L’État a failli dans sa mission d’assurer un accès égal et équitable à l’éducation. Les crises répétées n’ont fait qu’aggraver cette situation.
Nos enfants subissent aujourd’hui un double châtiment : celui de la pauvreté et celui de l’abandon. Comme le disait Nelson Mandela : « L’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde. » Mais comment changer le monde si cette arme est confisquée, rouillée, oubliée au fond d’un coffre verrouillé par l’indifférence collective ?
Quel pays pour les prochaines décennies ?
Nous devons collectivement nous poser cette question cruciale : Quel pays voulons-nous laisser dans 20 ou 30 ans ? Un pays sans école aujourd’hui, c'est un pays sans médecins, sans ingénieurs, sans enseignants, sans leaders demain. Un pays où une génération entière sera privée de savoir, laissée à la merci de la violence et de l’ignorance ? Est-ce là notre projet d’avenir ?
Les autorités semblent sourdes à cette question. Pourtant, les conséquences se dessinent déjà : une jeunesse désœuvrée, sans repères, sans formation, sans perspective. Un pays qui sacrifie son école, sacrifie son âme.
Un appel à la responsabilité collective
Il est temps d’agir.Chaque acteur a un role à jouer :
L'État, garant de la sécurité et de l'éducation, doit cesser de fuir ses responsabilités.
Les enseignants doivent continuer à se battre pour leur dignité et celle de leurs élèves.
Les parents, malgré leurs difficultés, doivent rester vigilants et engagés.
La société civile doit hausser le ton et exiger des comptes
La diaspora ne peut plus rester spectatrice et doit apporter son soutien.
On doit se lever d’une seule voix. Il ne s’agit plus de revendications ponctuelles mais d’un véritable cri du cœur. Comme le disait Confucius : « Quand on veut construire pour un an, on plante du riz. Quand on veut construire pour dix ans, on plante des arbres. Quand on veut construire pour cent ans, on forme des hommes. »
Nous devons choisir : continuer à cultiver la peur et l’ignorance, ou planter enfin l’arbre de la connaissance pour les générations futures. Que les responsables cessent de fuir. Que les communautés cessent de se taire. Que la société civile cesse d’observer. Ensemble, levons-nous pour que l’école ne soit plus jamais la première victime de nos échecs collectifs, mais la première pierre de notre relèvement.
<belizaire30@yahoo.fr>