Alors que les analystes politiques se concentrent souvent sur les désaccords des partis politiques, leurs alliances et leurs divergences, cet article montre l’intérêt de revenir à la société afin d’expliquer les volatilités de la vie politique suivant la manière dont l’éducation apprend aux enfants haïtiens à devenir des égoïstes qui agissent au détriment de la société. Souvent, les crises durables de la vie politique nous invitent à sonder des valeurs collectives qui sont considérées comme bonnes alors qu’elles nous poussent à des actions qui contribuent aux comportements des acteurs. Cet article sur l’impasse politique en Haïti montre comment l’éducation haïtienne peut entraîner la formation d’une personnalité individualiste qui minimise l’intérêt collectif en faisant prévaloir les seuls intérêts de l’individu dans la prise de décision.
Beaucoup d’Haïtiens présentent Haïti comme un État moribond ou une société en faillite qu'il faudra délaisser pour vivre ailleurs. En revanche, l'enfant haïtien est éduqué pour devenir un grand personnage qui s’instruira et aidera sa famille et son pays. Les contrastes entre les deux images suffisent pour expliquer les dérapages de la vie politique. En fait, en montrant surtout un pays aux abois, l’éducation empêche les jeunes Haïtiens d’identifier les valeurs que les Haïtiens et Haïtiennes partagent en commun et qu'ils doivent défendre à chaque moment. Le pays est rarement enseigné comme un patrimoine collectif ayant un avenir que les générations successives doivent protéger et construire. D’ailleurs, des exercices sont rarement effectués dans les salles de classe pour montrer aux jeunes comment construire et faire avancer la société. Voilà le creuset de l’individualisme et de l’insouciance construits par l’école que nous retrouvons dans la vie politique haïtienne.
Si le pays est construit comme mauvais, et l’enfant comme un futur grand homme, l'enfant se place de fait au-dessus de la société. Il peut tout détruire alors qu’il n’a pas appris à construire. Il devient un individualiste qui n’est encadré ni par des règles, ni par une morale venant des éventuels objectifs de sa société. C’est ainsi que l’éducation haïtienne engendre des générations de citoyens individualistes qui n’expriment aucune obligation morale envers la société et qui sont disposés à laisser exploser leur individualisme pendant les moments critiques de la société. Ils font de la politique pour résoudre des intérêts individuels, anéantir des opposants et non pour aider la société à avancer. Ils ne peuvent pas contribuer à cet avancement, car ils ne disposent pas d’informations sur les prochaines étapes de cette société.
Cette situation se produit parce que le jeune Haïtien grandit avec un vide de connaissances relatives au patrimoine national, au potentiel et aux perspectives de sa société. Ce vide de connaissance rend l’individu incapable de savoir quoi faire pour protéger et renforcer la société. Le citoyen est chargé de la mission de sauver son pays, mission qui le place au-dessus du pays, mais il ne dispose ni des références, ni des acquis ni du patrimoine dont il doit assurer la pérennité. Il n’a pas la référence sur les étapes à suivre. Son individualisme peut éclater à tout moment, car elle n'est pas encadrée par des objectifs, des règles et des institutions qui placent la société au-dessus de l'individu.
Ainsi s’expliquent les comportements au sein du Conseil présidentiel et ailleurs. Les réactions et les différentes problématiques des membres du CP sont prévisibles dans la mesure où notre éducation montre que nous valons plus que la société, et que nos rivalités et nos ressentiments dépassent le collectif. Les Haïtiens exposent cet individualisme à tout moment, à travers les alliances politiques, les prises de position, les interprétations des lois, mais en ignorant les stratégies à mettre en place afin d’atteindre les objectifs de la société. Car le vide de connaissances sur soi et sur les autres pousse l’individu à oser n'importe quoi sans être conscient de fragiliser sa société.
Ce contexte explique le besoin de réflexions profondes sur tous les aspects de la société et sur les comportements individuels et collectifs afin que chacun soit en mesure d'expliquer les réactions de chacun face aux événements politique du pays. Tant que cette étape de connaissance de la société et des motivations de ses individus ne sera pas atteinte, les décideurs voudront extérioriser un individualisme débridé qui déroute les citoyens. Cette petite réflexion permet d'introduire dans la réflexion sur Haïti la notion d'effet pervers montrant que des décisions que les acteurs croient justes sont la cause de situations imprévues et indésirables à leur insu.
Frédéric Gérald Chéry, Economiste, Prof. à l’Université d’Etat d’Haïti,
Membre du Groupe de Réflexion d’Universitaires sur la Crise Haïtienne
Bibliographie
Bourdon Raymond, Effets pervers et ordre social, Paris, P.U.F., 1977.
Collin Franck, Moomou Jean, Seveno Caroline (Dir.). Éduquer en pays dominé (Afrique, Amérique, Europe), Paris, Karthala, 2018.
Cavé Eddy, Haïti : extermination des Pères fondateurs et pratiques d’exclusion, Port-au-Prince, Editions Henri Deschamps, 2022.
Chéry, Frédéric Gérald, L’université et la transition politique en Haïti, Port-au-Prince, Editions Henri Deschamps, 2022. e-mail : gruch2024@gmail.com