J’ai vu Frankétienne pour la première fois le 7 juin 2023. C’était à l’occasion d’une exposition-vente de ses tableaux et de ses livres, organisée chez lui, à Delmas 31. J’y étais dans le cadre de mon travail de journaliste. À l’époque, j’étais encore reporter à Radio Kiskeya, et j’avais été chargé de couvrir l’événement. Ce jour-là, je lui ai tendu mon micro pour la première fois. Ce moment, bien que professionnel, m’a marqué : j’étais face à un monument de la culture haïtienne, un homme dont l’œuvre avait déjà nourri mon imaginaire et ma compréhension de la littérature et de l’art en général.
Avant cela, je ne connaissais Frankétienne qu’à travers ses livres : D’un pur silence inextinguible, Rap Jazz, Journal d’un paria, Dézafi, et bien d’autres. Ces ouvrages m’avaient ouvert des portes vers des univers où la langue se mêlait à la musique, où les mots dansaient avec une liberté déconcertante. J’avais aussi l’habitude de l’écouter à la radio et de regarder en boucle certaines de ses émissions, ainsi que des performances mémorables, telles que Foukifoura. Chacune de ses apparitions était une leçon de vie, une invitation à penser au-delà des conventions.
Ma véritable rencontre avec lui a eu lieu le dimanche 30 juin 2024. À l’époque, je travaillais sur une biographie de René Philoctète pour l’Institut Français en Haïti (IFH), à l’occasion du 29e anniversaire de sa disparition. Mon objectif était d’éclaircir certaines zones d’ombre de la vie du poète. Philoctète, ce géant discret, avait marqué la littérature haïtienne par son humanisme et sa poésie engagée. Comprendre sa vie, c’était aussi comprendre une partie de l’âme haïtienne.
J’ai commencé par contacter Bérard Cénatus, mon ancien professeur de philosophie à l’École Normale Supérieure (ENS) de Port-au-Prince. Il m’a expliqué qu’il n’avait pas été très proche de Philoctète, mais il m’a conseillé de m’adresser à Frankétienne, qui, selon lui, était l’un des plus proches amis du poète. J’ai donc appelé Frankétienne une première fois, mais il a refusé de me parler. Il m’a dit clairement qu’il ne se sentait pas bien et qu’il n’était pas en mesure de discuter pour le moment. J’ai insisté, mais il m’a répondu que j’étais probablement trop jeune pour comprendre ce que signifie être vieux et malade. À ces mots, j’ai compris qu’il fallait respecter son état et j’ai raccroché. Cette réponse, bien que frustrante, m’a rappelé la fragilité de ceux qui nous inspirent, et la nécessité de les approcher avec humilité.
J’ai alors pensé à Lyonel Trouillot, qui avait consacré un numéro de la revue dEmambrE à Philoctète et qui l’avait fréquenté lors des Vendredis Littéraires de l’Université Caraïbes. Je l’ai contacté, et il m’a fourni de nombreux détails sur la vie de Philoctète. Il m’a également conseillé d’appeler Victor Benoit, qui pourrait m’en dire davantage, notamment sur le passage de Philoctète au Collège Jean-Price Mars, qu’ils avaient cofondé dans les années 70. Malheureusement, Victor Benoit était injoignable ce jour-là. Chaque piste semblait se dérober, mais je sentais que je me rapprochais de quelque chose d’essentiel.
Peu après, Bérard Cénatus m’a rappelé pour me dire qu’il venait de parler à Frankétienne et que ce dernier m’attendait chez lui, à Delmas 31. J’étais chez moi, à Delmas 66, et je me suis immédiatement dépêché de prendre un taxi-moto pour m’y rendre. Le trajet m’a paru interminable. J’avais l’impression de me diriger vers une rencontre qui dépassait le simple cadre professionnel. C’était une opportunité de toucher du doigt l’histoire vivante de la culture haïtienne.
Quand je suis arrivé, Frankétienne m’a expliqué qu’il avait discuté avec Bérard et qu’il savait que j’étais l’un de ses étudiants. Il m’a accordé trois questions, pas une de plus. Mais, bien sûr, j’ai voulu profiter davantage de ce moment privilégié. Lorsque j’ai posé une cinquième question, il m’a rappelé notre accord initial. Il n’allait visiblement pas bien ce jour-là, mais ma curiosité, doublée de mon instinct de journaliste, m’a poussé à vouloir tirer le maximum de cette rencontre. Un tête-à-tête avec Frankétienne, ça ne se refuse pas. Chacune de ses réponses était précise, réfléchie, comme ciselée malgré sa vieillesse.
Philoctète est la raison pour laquelle il m’a accordé cet entretien, malgré son état de santé fragile. Il l’a fait pour son ami, son camarade de Haïti Littéraire. Il s’est efforcé de répondre à mes questions parce qu’il savait qu’il le devait à l’auteur du Peuple des terres mêlées. Voilà ce qu’est Frankétienne : un homme qui, même affaibli, reste fidèle à ses amitiés et à ses engagements. Ce jour-là, j’ai compris que la grandeur d’un artiste ne réside pas seulement dans son œuvre, mais aussi dans sa capacité à honorer les liens qui l’unissent à ceux qui partagent son combat.
Le geste de Frankétienne, un acte de générosité
Malgré sa fatigue et sa maladie, Frankétienne a choisi de me recevoir, de partager avec moi des fragments de sa mémoire, de son histoire, et surtout de son amitié avec Philoctète. Ce geste, à la fois humble et poignant, m’a montré que l’art n’est pas seulement une question de création, mais aussi de transmission. Ainsi, il m’a permis de toucher du doigt l’âme d’une époque, d’une amitié, et d’un engagement qui continue d’inspirer des générations.
