En novembre 2021, des files interminables de voitures s’étendaient devant des stations-service désespérément vides à Port-au-Prince. Les hôpitaux luttaient pour maintenir leurs générateurs en marche, tandis que les écoles fermaient leurs portes. Ce chaos n’était pas un incident isolé mais l’illustration frappante d’une infrastructure énergétique vulnérable et centralisée, incapable de répondre aux crises répétées de manque de carburant dans les stations-service et autres institutions.
Entre 2020 et 2024, des blocages causés par des gangs, l’instabilité politique et des catastrophes naturelles ont paralysé la distribution de carburants, laissant des régions entières dans la rareté. Pas plus tard que ce 18 novembre 2024, le président de l’Association Nationale des Propriétaires de Stations-Service (ANAPROSS), intervenant sur les ondes de Magik 9 annonçait : « Il n’y a pas de pénurie de carburant dans le pays, car le produit est disponible au terminal. Cependant, il n’y a aucun moyen d’approvisionner les stations… Cette situation est survenue à la suite du mot d’ordre qui a paralysé toutes les activités dans le pays. ». Ces crises successives ont mis en lumière les failles d’un système qui repose presque exclusivement sur des installations de stockage situées dans l’Ouest avec la plus grande à Port-au-Prince. Pour garantir un approvisionnement stable et équitable en carburant, il est urgent de décentraliser l’infrastructure pétrolière d’Haïti. Cependant, cette transformation ne sera efficace que si le gouvernement prend des mesures fermes pour sécuriser les infrastructures énergétiques et les voies de transport critiques.
Quatre années de crises énergétiques
Les dernières années ont montré, de manière dramatique à quel point le système actuel est incapable de faire face aux défis posés par des crises à répétition.
- Blocages pétroliers de 2021 : En novembre 2021, des gangs ont bloqué les terminaux de Varreux et Thor, coupant l’approvisionnement principal en carburant. Les stations-service se sont retrouvées à sec, paralysant la vie économique et sociale. Même les institutions critiques, comme les hôpitaux et les banques, ont vu leurs activités réduites faute de carburant.
- Protestations sur le carburant en 2022 : Après la suppression des subventions sur le carburant en septembre 2022, les prix ont augmenté, déclenchant des manifestations à l’échelle nationale. Les blocages des terminaux se sont intensifiés, paralysant le réseau de transport et aggravant la pénurie.
- Violences des gangs en 2023 : En avril 2023, les gangs ont pris le contrôle des routes principales de Port-au-Prince, saisissant des camions de carburant et interrompant les opérations aux terminaux. Les régions du Nord et du Sud ont été coupées de l’approvisionnement pendant des semaines.
- Insécurité en 2024 : Cette année encore, la chaîne d’approvisionnement reste vulnérable, les itinéraires de transport essentiels étant régulièrement contrôlés par des gangs armés. L’absence de stockage régional aggrave les pénuries dans les zones éloignées.
Le problème d’un système centralisé
Le système actuel repose sur trois installations principales logées dans le département de l’Ouest : les terminaux de Varreux, Thor et Martissant. Ces infrastructures gèrent toutes les importations de carburant, créant un point critique unique. Lorsqu’un terminal est bloqué, tout le pays en ressent les effets. Ce modèle centralisé amplifie également les déséquilibres dans l’allocation des capacités de stockage : plus de 60 % sont dédiés au diesel, alors que la demande en gasoline reste significative. Ce déséquilibre, combiné à des itinéraires de transport longs et dangereux, rend le système inefficace et vulnérable.
Ce que nous proposons est une solution logistique et stratégique : Décentraliser le stockage pour renforcer la résilience du pays face aux crises.
En effet, confronté à l'impact de ces crises répétées, la décentralisation est la seule réponse logique. Construire des installations de stockage régionales dans le Nord et dans le Sud apporterait plusieurs avantages :
1. En répartissant les capacités de stockage, Haïti peut réduire sa dépendance à Port-au-Prince. Ces installations régionales serviraient de réserves indépendantes, permettant la continuité de l’approvisionnement d’autres régions en carburant même en cas de crise dans la capitale.
2. La localisation du stockage dans les régions éloignées de l’Ouest réduirait les distances parcourues par les camions-citernes. Elle permettrait de diminuer les coûts de transport, de limiter les pertes dues aux vols et d’assurer une livraison plus rapide.
3. Les régions éloignées, souvent les plus affectées par les pénuries, bénéficieraient d’un accès plus régulier au carburant grâce aux infrastructures locales.
Il est néanmoins nécessaire de rappeler que cette stratégie ne pourra porter ses fruits sans une action gouvernementale décisive pour sécuriser les infrastructures et rétablir la sécurité nationale. Certes, beaucoup nous demanderont avec raison à quel coût et pourquoi l’option d’ajouter des capacités de stockage quand celles existantes sont sous-exploitées ? d’autres nous demanderont quoi faire à court terme ? À ceux-là, nous répondrons que la décision est avant tout stratégique et la plus robuste sur le long terme. Les acteurs du secteur ont déjà fait et continuent de faire ce qu’ils peuvent dans l’immédiat ou sur le court terme. MALENG LAN GANGRENNEN ! il nous faut repenser et agir sur une vision plus large.
Qu’ont fait nos voisins de la République dominicaine ?
La République dominicaine offre un modèle réussi d’infrastructure énergétique décentralisée. Ses installations de stockage sont stratégiquement réparties pour assurer un approvisionnement stable même en période de crise :
- Saint-Domingue : Plus de 2 millions de barils de capacité servent de plaque tournante principale.
- Haina : Avec 1,5 million de barils, cette installation soutient les provinces voisines.
- San Pedro de Macorís : Environ 700 000 barils assurent l’approvisionnement de l’Est.
- Puerto Plata : 500 000 barils garantissent un accès constant au carburant dans le Nord.
- Azua : 400 000 barils desservent le Sud-Ouest.
En 2017, après l’ouragan Maria, ce réseau a permis au pays de se rétablir rapidement, contrastant avec les pénuries prolongées qu’Haïti continue de subir lors de crises similaires.
Énergies renouvelables : Une perspective pour l’avenir
Décentraliser le stockage est une étape essentielle mais ne suffit pas. Pour garantir un avenir énergétique durable, Haïti doit également investir dans les énergies renouvelables comme nous l’avions recommandé dans une publication précédente. Les micro-réseaux solaires pourraient réduire la dépendance au carburant importé et fournir une énergie stable, notamment dans les régions rurales.
Des pays comme la Jamaïque et Porto Rico ont montré comment les énergies renouvelables peuvent renforcer la résilience énergétique. La Jamaïque a réduit sa dépendance au pétrole grâce à des projets solaires et éoliens, tandis que Porto Rico utilise des micro-réseaux solaires pour alimenter des infrastructures critiques pendant les ouragans.
Un appel à l’action
Haïti ne peut plus se permettre de dépendre d’un système énergétique aussi vulnérable. En combinant des mesures de sécurité robustes, une décentralisation stratégique des installations de stockage, et des investissements dans les énergies renouvelables, le pays peut briser le cycle des crises pétrolières. Ces solutions sont claires, elles ont été déjà mises à l’épreuve et sont réalisables. L’Etat doit agir pour garantir la sécurité des vies et des investissements ; les acteurs du secteur pétrolier ou investisseurs doivent emboîter le pas à l'État pour soutenir le développement d'une infrastructure énergétique résiliente, diversifiée et capable de répondre efficacement aux besoins de la population.
Jean Raynald Boyer
raynald.boyer@gmail.com