Des élections, oui, mais….

Pourquoi nos élections n’arrivent toujours pas à mettre le pays sur les rails de la paix, de  la prospérité et de la stabilité?

Troisième partie et fin L’une des meilleures définitions de la folie est de refaire les mêmes actions dans exactement les mêmes conditions et espérer chaque fois un résultat différent.

Le Nouvelliste
27 mars 2024 — Lecture : 10 min.

Troisième partie et fin

L’une des meilleures définitions de la folie est de refaire les mêmes actions dans exactement les mêmes conditions et espérer chaque fois un résultat différent.

Cette définition pourrait bien s’appliquer à nous dans nos vaines et désespérées tentatives d’accession à la démocratie. Nous y voyons pourtant un gage de stabilité, de paix, de progrès social et de développement durable.

Devrons-nous y renoncer et écouter la petite chanson diabolique qui serine inlassablement que tout était mieux sous la dictature, sans égard pour les familles des victimes de la dictature, sans mentionner que le germe était dans le fruit. C’est vrai que nous avons la mémoire courte et que la misère sous toutes ses formes dans laquelle nous sommes plongés nous désespère tel que certains d’entre nous sont prêts à béatifier leurs bourreaux d’hier.

Renoncer à la démocratie, ce serait comme renoncer aux nouvelles thérapies modernes pour les pandémies que nous connaissons depuis des siècles et nous tourner vers des solutions du moyen-âge dont on connait les limites, ce serait renoncer aux technologies nouvelles de l’internet et passer 3 jours à cheval pour faire parvenir de Port-au-Prince, une correspondance à un ami au Cap-Haitien, renoncer à l’électricité, aux voitures à essence, bientôt dépassées pour le cheval, etc.

Ressaisissons-nous un instant ! On n’a pas mieux que la démocratie pour le moment, comme mode de gestion pacifique des peuples. Mais pour accomplir sa mission, elle s’accompagne d’exigences, telles un certain niveau de vie, un certain niveau d’éducation et de conscience citoyenne, un certain niveau d’information et de connaissances du fonctionnement des institutions et surtout de la volonté du plus grand nombre d’avancer dans une direction donnée.

L’instauration de la démocratie passe inévitablement par des élections.

L’organisations des élections, base de fait, de tous les choix fondamentaux, de toutes les politiques publiques et de nos dirigeants, relève de la première et de la plus importante des souverainetés. Nous avons vu, dans les parties précédentes de cette série qu’en près de 40 années, l’espace-temps de 2 générations, nous n’avons jamais pu réussir des élections satisfaisantes. Nous devons donc nous interroger sur les failles, les erreurs commises   lors des précédentes joutes électorales.

Généralement, si la question est mal posée, la réponse sera tout aussi biaisée. Si la question n’est pas fondamentale, la réponse sera tout aussi superficielle. A travers les élections, les populations cherchent à choisir parmi les propositions, une direction donnée pour leur pays et à choisir les dirigeants les plus à même de les mener à bon port.

Fut-ce vraiment le cas ? Y a-t-il eu des propositions claires, documentées, discutées … appelées programmes ailleurs ? Je ne crois pas.  Les dirigeants furent-ils choisis en fonction de leurs personnalités, leurs discours bien charpentés, leur parcours, leurs prises de position, leurs combats antérieurs ? Là aussi, nous avons vu que trop souvent ce n’était pas le cas.

En conclusion nos choix furent faits plus par passion que par raison, ils furent plus dictés par des « influenceurs » que par des raisonnements.

Les résultats proclamés reflètent-ils les votes des citoyens ? Beaucoup trop de scandales entâchent ces résultats et nous font douter de leur « probité ». Nous avons donc, en plus de l’instabilité généralisée, l’insécurité, la dégradation totale de nos conditions de vie, le gaspillage de 2 générations de citoyens, la perte de nos ressources humaines etc., et plus que tout, la perte de la première de nos souverainetés. De fait, nous ne sommes indépendants que sur le papier. Et pire encore, nous sommes appelés à voir régulièrement des forces étrangères fouler notre sol … jusqu’à peut-être un jour l’occupation en bonne et due forme comme en 1918.  

Il nous faut donc de toute urgence, revoir de fond en comble l’organisation de l’appareil électoral, sans oublier de nous poser la question préalable à savoir, si nous avons les moyens d’organiser de vraies élections chez nous ?

L’appareil électoral, comme toutes les institutions aussi importantes pour l’avenir de la nation, doit être régulièrement questionné et son mode de fonctionnement régulièrement analysé.

Nous vivons dans un monde où aucun pays ne fait de cadeau. Chacun défend son bout de gras, afin de pouvoir, soit mener la course en tête, soit maintenir son rang, soit dépasser le voisin, soit éviter de boire la tasse.

Nous, nous sommes à ce dernier degré avec l’impression que la main soi-disant charitable qui nous secoure, nous enfonce plutôt la tête sous l’eau.

En vertu du principe, qui paie, commande, le peuple haïtien doit lui-même financer ses élections. D’aucuns diront encore une fois, que nous n’avons pas les moyens. Nous n’avons sûrement pas les moyens dont disposent les pays riches pour organiser leurs élections, mais nous saurons et devons faire des sacrifices pour rapatrier notre souveraineté et notre indépendance.

Pourquoi un appareil électoral si coûteux ? La piste du volontariat et du service obligatoire comme pour les jurés doit être examinée avec soin, afin de ramener les coûts salariaux aux niveaux qui correspondent à nos moyens. L’appareil électoral doit pouvoir hiberner entre deux élections. L’office d’identification nationale ONI, peut se charger de maintenir les registres électoraux à jour durant cette période. Les différents bureaux et autres locaux de l’Etat sur tout le territoire national, comme pour les élections, peuvent servir de local provisoire pour les différents bureaux de l’appareil électoral. Le matériel roulant de l’Etat sera réquisitionné le temps nécessaire pour l’organisation des élections.

Les élections coûtent cher également aux candidats. Nous avons réhabilité sans le nommer, « le cens ». Seuls les candidats disposant de moyens très conséquents par rapport au revenu par habitant, a les moyens de faire campagne. L’origine de ces moyens n’est jamais questionnée. Les pays riches ont compris la nécessité de plafonner les budgets dans un souci d’égalité et de réglementer les financements dans un souci de transparence de la vie politique. Ce n’est nullement le cas chez nous. Nous venons de voir que l’ancien Président français, monsieur Nicolas Sarkosy, vient d’être condamné par la justice, 10 ans après, non pas pour avoir volé et s’être enrichi, mais parce qu’il était au moins au courant du dépassement du budget de la campagne pour sa réélection, dépassement pourtant assumé par son parti.

Le plafond du budget de campagne doit être accessible aux partis et aux candidats indépendants. Les financements privés à une campagne doivent être drastiquement réglementés afin d’éviter toute emprise d’un secteur sur le déroulement des élections.  Le soudoiement ou même la tentative de soudoiement d’un électeur, voire d’un membre de l’appareil électoral, doit être fortement criminalisé, de façon à dissuader et le corrupteur et le corrompu.

Toute dépense, toute participation même en nature doivent être comptabilisées. La participation des citoyens aux élections doit être obligatoire, sauf dans les cas où l’électeur peut prouver qu’il était effectivement dans l’impossibilité de remplir son devoir.

Du côté des élus, nous devons également exiger plus.  La fonction élective ne doit plus être un refuge pour les drug dealers et tous ceux qui veulent violer la loi impunément, ni la route la plus courte pour s’enrichir. On en a pour preuve, le nombre de députés et de sénateurs, nommément cités dans des affaires de drogue, le nombre de députés et de sénateurs qui utilisent des prête-noms pour faire affaire avec l’Etat, qui se sont fait accorder des prêts monstrueux, quasiment gratuitement, sans de véritables garanties, par les organismes financiers de l’Etat qu’ils devaient contrôler.  Le nombre de parlementaires qui ont utilisé les équipements, le budget de l’Etat, le personnel de l’Etat, soit pour faire campagne, soit pour leurs besoins privés.  Les cas les plus emblématiques sont les arrestations et les déportations suivies de condamnation qui s’en sont suivies, de Fourel Celestin, Président du Sénat et bras droit du président Aristide, celui encore plus récent du fameux Guy Philippe copain comme cochon du président Martelly, à l’époque nouvellement élu Sénateur de la Grande-Anse.

L’impunité ne doit plus être la règle mais l’exception acceptée uniquement dans le cadre du travail parlementaire proprement dit, c’est-à-dire, contrôler, sanctionner et légiférer. Toute tentative d’ingérence dans l’espace publique réservé tant à l’exécutif qu’au judiciaire doit être sanctionnée. Toute intelligence avec une nation étrangère,  doit être condamnée et sévèrement punie de pertes de tous droits civiques,  d’amendes gigantesques, de confiscation de tous les biens et de réclusion criminelle à perpétuité.  

Les déclarations de patrimoine des élus, de leurs conjoints, doivent être rendus publics. Leurs revenus sur une période donnée précédent leur candidature ainsi que leur patrimoine et revenus durant une période suivant leur mandat également. Ils ne peuvent participer à la nomination ou à la promotion de proches dans la fonction publique. Les noms des membres de leur famille et de leurs proches et associés seront rendus publiques, ainsi que les institutions dans lesquelles, eux et ces derniers ont un pouvoir décisionnel.

Tout élu doit se déporter de toute affaire publique, où il pourrait être accusé de délit d’initié ou d’être entré en conflit d’intérêt. Les candidats, à côté de leur déclaration de patrimoine et de revenus se doivent en même temps que leur candidature déposer une déclaration d’intérêt, qui sera rendue publique en cas de succès.

La disparité des revenus entre les élus et la moyenne nationale doit être fortement réduite, sans toutefois compromettre leur sécurité et l’exécution de leurs tâches.  Les élus doivent signaler tout don, cadeau, avantage qui leur sont offerts, ainsi que ceux offerts à leurs proches.

Il faut des lois sur l’éthique réglementant la conduite de tous les fonctionnaires de l’Etat.  Ces lois définiront les principes de probité, de neutralité, d’impartialité, de respect et du devoir de réserve. Découlant de ces lois, les élus auront à suivre leur propre code.

Comment avoir un Conseil Electoral impartial ayant uniquement la loi et l’intérêt général comme boussoles ?

Pour être membre de l’appareil électoral, il faudrait absolument montrer patte blanche, faire preuve de compétence, de capacité d’analyse, du sens de responsabilité et n’avoir durant un temps donné, fait part publiquement d’opinions clivantes, syndicales ou politiques, autres que ses convictions profondes.

Généralement, les perdants des compétitions électorales sont voués aux gémonies. Cette situation exacerbe encore plus la violence électorale. Il faut donc absolument gagner à tout prix. Alors que rien qu’en votant, encore plus en se portant candidat, en étant membre d’un parti ou en soutenant un candidat indépendant, on contribue à la richesse démocratique du pays.

Les élus minoritaires se font fort de rejoindre rapidement le groupe majoritaire au pouvoir… afin disent-ils officiellement de pouvoir obtenir des financements pour leurs circonscriptions et des positions administratives pour leurs proches, mais l’on sait tous que c’est pour pouvoir gargoter eux aussi dans la corruption. D’où l’anéantissement de tous les efforts et sacrifices électoraux.

Pourquoi, ne pas comme en Angleterre avec le Shadow Cabinet, avoir une opposition officielle, qui est représentée au parlement et dans la presse d’information. Une subtile dose de proportionnelle dans la loi électorale peut y aider grandement. Cette opposition officielle peut aussi avoir des moyens à sa disposition afin de pouvoir tenir son rang. Mais pour cela, il faudra drastiquement réduire le nombre de partis politiques, au nombre de 3 par exemple. Les partis ayant réalisé un score tellement faible seront sommés, soit de se dissoudre, soit de se regrouper afin d’atteindre un nombre significatif d’élus. Ce regroupement ne doit pas être simplement un regroupement de façade, mais une refonte afin d’obtenir la masse la plus homogène que possible. 

Et plus généralement la loi électorale doit comporter, toute mesure susceptible de permettre à l’électeur d’exprimer le plus fidèlement que possible sa volonté quant à la destinée du pays.  

Nous vivons une transition funeste à tous les égards. C’est une comédie cynique, ignoble, immonde et criminelle à la fois. Ce qu’il nous faut, c’est une transition de rupture, comme beaucoup, il est vrai, le réclament déjà, mais sans jamais se donner la peine de lui donner du contenu.

Au point où nous en sommes, il faut oser. D’où l’idée, encore et toujours d’approfondir les discussions, de ne pas avoir peur d’aller à contre-courant si l’intérêt fondamental de la nation le commande, de nous entendre d’abord entre nous autres  Haïtiens, particulièrement ceux qui ont compris que l’intérêt général est, doit et sera toujours supérieur à l’intérêt particulier et qui sont encore prêts à se battre pour sauver ce qui peut être sauvé,   avant de présenter la vision de notre avenir  aux pays étrangers qui s’intéressent ou feignent de s’intéresser à notre sort.

Malgré tout, toutes ces précautions ne sauraient garantir de façon automatique, la démocratie, la stabilité et le développement socio-économique du pays. Nous sommes des humains, nous avons droit comme d’autres à l’erreur, même avec la meilleure volonté du monde. Par contre, en cas d’échec, nous pouvons retracer les failles et les réparer. Face à cette catastrophique situation quand les générations futures nous jugeront, nous pourrons nous présenter la tête haute devant le tribunal de l’histoire et présenter nos efforts.

Tel est le but que j’ai poursuivi à travers ces lignes disséminées dans les 3 textes sur les élections. J’en appelle à vous tous, citoyennes et citoyens de bonne volonté de mon pays. Dénoncer, critiquer oui, toujours, mais n’oubliez pas de faire des propositions complètes, soutenables. Partagez aussi vos idées. Chacun là sa façon, chacun là son niveau, faites au moins les plus élémentaires sacrifices pour le pays quand l’occasion se présente et notre Haïti survivra.

jojeanbaptiste@yahoo.com