Deuxième partie
Qu’entendons-nous par des élections démocratiques, inclusives, honnêtes, sincères et transparentes ?
Les élections sont la base de tout système démocratique. Du temps des chefs tribaux et autres rois, souvent évincés par de plus hardis guerriers, le pouvoir était souvent absolu. Dans les affrontements entre les tribus ou royaumes, les vaincus devaient se soumette à la loi des vainqueurs. Seul celui qui détenait la force avait le pouvoir de décision.
Cependant une nouveauté émergea durant la Grèce antique (1200 à 31 avant Jésus-Christ): les citoyens, à l’issue d’élections directes, participaient aux décisions politiques lors d’Assemblées publiques. C’est l’ancêtre de la démocratie, telle que nous la connaissons. Elle se révéla, plus pratique, plus profitable à la majorité pour prendre ensemble des décisions impliquant l’ensemble de la population. Cependant elle a évolué plus ou moins différemment selon les sociétés et les cultures. Mais là où la notion de démocratie a pris vraiment de l’ampleur, c’est en Occident, avec entre autres, les idées des lumières en Europe, les Révolutions américaine et française, qui consacrèrent les droits des citoyens. Progressivement de réformes en réformes, la base citoyenne s’agrandit en abolissant les discriminations.
L’influence de l’Occident sur la planète tout entière, est telle depuis 1495 et le voyage de Christophe Colomb en Amérique, que ses idées, ses coutumes, ses technologies, sa gestion sociale, suivent l’expansion de sa domination. Il y a eu certes des résistances, comme par exemple les régimes totalitaires, des catastrophes au sein même de l’Occident, tels le régime nazi en Allemagne, des avatars comme dans beaucoup de pays du tiers-monde ou la démocratie n’est que formelle, mais globalement, l’idéal démocratique s’est révélé jusqu’à date, le meilleur outil de gestion pacifique et harmonieux, respectueux des droits de tous, dont dispose le genre humain.
Brève histoire des élections en Haïti
L’Etat haïtien est né d’une des plus grandes révolutions de l’histoire humaine : à l’aube du 19e siècle, des esclaves transplantés d’Afrique en Amérique, se sont battus, ont vaincu, grâce à leur courage, leur bravoure et leur détermination, mais aussi dans des circonstances particulières, la plus puissante armée occidentale de l’époque, l’armée de Napoléon. Ainsi ils ont obtenu leur liberté et ont créé un Etat, une nation et une culture. De ce fait, Haïti a apporté un renfort essentiel à la démocratie et aux droits de l’homme, en abolissant l’esclavage sur son sol, en proclamant la liberté générale et l’égalité pour tous.
Suite à l’indépendance, pendant tout le 19e siècle, le pays a été gouverné par des militaires, des anciens de la Guerre de l’Indépendance. Des pouvoirs autoritaires. Cependant, la première trace d’élections et d’élus dans la vie nationale nous arrive au lendemain de l’assassinat de l’Empereur Dessalines. Le 21 octobre 1806, le Général Christophe est proclamé chef du gouvernement provisoire. Il convoque aussitôt une assemblée constituante. Dans la Constitution de 1806, un Sénat est constitué. Ses énormes prérogatives seront à la base de la scission du pays, entre l’Etat d’Haïti au nord dirigé par le président à vie Henri Christophe et la République d’Haïti, au Sud, dirigée par Alexandre Pétion. Le processus des élections, fait tout de même la part belle à l’exécutif. Les assemblées paroissiales nomment les électeurs qui vont constituer l’assemblée électorale départementale, qui à son tour propose 12 candidats par poste de sénateur à pourvoir. La liste des candidats est adressée au Sénat en place (qui se renouvellera par tiers) qui choisira les nouveaux sénateurs.
Le pays a connu sensiblement ce même modèle d’élections indirectes de parlementaires, laborieux, tordu, jusque sous la dictature des Duvalier.
En ce sens, 1986 s’est révélé une vraie Révolution. La nouvelle Constitution consacra le suffrage universel.
De 86 à nos jours, nous avons connu une dizaine d’élections au niveau national. Quasi-toutes furent contestées par les perdants. En près de 40 années de « régime démocratique », le pays ne connut que très peu d’années avec la paix politique nécessaire à tout véritable changement. La contestation fut omniprésente parce que la population ne s’est jamais estimée satisfaite de la gouvernance. Beaucoup trop d’espoirs sont tombés à l’eau sale.
Il est effectivement grand temps de nous demander pourquoi ? au lieu de nous lancer à nouveau, tête baissée dans de nouvelles élections, suivant le même schéma, comme du bétail qu’on fait emprunter inlassablement le même corridor qui mène à l’enclos.
Il est donc grand temps pour nous de revenir aux fondamentaux.
En dehors de la consécration des nouveaux élus, les élections constituent un contrat fondamental entre des citoyens et la nation. Dans le meilleur des cas, divers citoyennes et citoyens se présentent devant la nation avec des programmes d’amélioration de la situation du pays sur tous les plans, développement économique, éducatif, sanitaire, infrastructure, modernisation du pays, sportif, informatique, scientifique, financier, intelligence artificielle, voyage vers Mars, systèmes pour bloquer les cyclones, emploi pour tous, richesse pour tous, à manger tous les jours, un toit pour chacun, de l’eau potable à gogo, l’électricité gratuite, le développement de l’agriculture, protection de l’environnement, développement de la poésie, la culture pour tous, etc. Cela dit, ils présentent aussi leur vision du pays sur tous les plans, y compris sur le plan moral. Chacun se présente comme celui dont le groupe a le meilleur programme. Chaque candidat se proclame plus compétent, plus patriote, plus honnête, plus intègre et plus capable de faire le bonheur de ses mandants. La population, sur ces fortes paroles doit faire des choix, démêler le rêve du possible, démasquer les charlatans et finalement élire ses nouveaux dirigeants. Et les heureux élus auront à cœur d’exécuter fidèlement leurs programmes et de respecter en toutes circonstances, la loi, les institutions, leurs obligations et leurs engagements envers la population.
Voyons voir comment notre avatar de démocratie s’est présenté depuis 1986.
Si à la chute des Duvalier, un immense espoir s’est construit autour d’un avenir radieux, la population ne tarda pas à déchanter. Si la flamme de l’espoir s’est rallumée en 90, c’est pour être à nouveau brutalement éteinte par les militaires 9 mois plus tard.
On n’a jamais pu avoir un Conseil Electoral Permanent, tel que l’a prévu la Constitution haïtienne. A chaque élection, il s’agit de replâtrer l’appareil électoral. Aucune élection n’a pu aboutir totalement, avec des résultats et des rapports complets sur son déroulement. Pire, en plus des contestations souvent violentes, des scandales de toutes sortes ont émergé, des Conseillers électoraux sont obligés de se mettre à couvert. Ce fut le cas de Monsieur Manus, Président du Conseil Electoral en 2000 et décédé en exil en 2012. Paix à son âme.
Monsieur Opont, Directeur Général du Conseil Electoral Provisoire, eut à déclarer que les résultats officiels des élections de 2010, sont différents de ceux qu’il avait communiqués au Conseil. Il s’agissait, tenez-vous bien, d’élections présidentielles et législatives. Et tout cela dans une indifférence générale.
Madame Chérubin, Conseillère Electorale, eut à dénoncer, dans son ouvrage « Le ventre pourri de la bête », les malversations, les magouilles, les pressions et impositions internationales, relatives au travail du CEP. D’après Madame Cherubin, tout le processus électoral, de l’inscription des électeurs ou des candidats, en passant par le comptage des voix, jusqu’à la publication officielle des résultats, est sous le contrôle de la communauté internationale qu’on peut résumer en gros par les Etats-Unis d’Amérique avec l’aval automatique de l’Union Européenne.
Donc vu de l’appareil central, en gros, ces élections sont une mascarade et sont organisées non pas dans l’objectif que la population haïtienne puisse faire ses choix, se donner une direction donnée et défendre ses intérêts , mais plutôt pour satisfaire les aspirations du gouvernement américain pour le peuple haïtien.
Rien qu’avec Monsieur Manus, Monsieur Opont et Madame Chérubin, nous nous sommes fait une idée du comment se gèrent les appareils électoraux au sommet. Mettons pied à terre maintenant, descendons sur le terrain de l’électorat.
La politique, en Haïti, a toujours représenté l’un des moyens les plus sûrs pour grimper dans l’échelle sociale, pour être riche, puissant avec tout ce qui vient avec. Cet attrait combiné à la faiblesse des partis politiques fait que pour n’importe quelle poste élective, il peut y avoir des dizaines de candidats.
Du côté des candidats, pas besoin de programmes ou de beaux discours, seuls comptent, la corruption, la violence et les promesses. Tous les coups sont permis, jusqu’à l’assassinat de l’adversaire s’il le faut.
Il faut remarquer aussi que pour les candidats, les élections c’est un sinistre « jeu » à quitte ou double. Les campagnes électorales coûtent cher et doivent être intégralement financées par le candidat. En cas d’échec, sa vie entière, très souvent est remise en cause , tandis que dans l’autre camps c’est la belle et grande vie assurée.
Si dans les années 80 et 90, on votait par passion, jusqu’au fanatisme même, à partir des années 2000 la donne a changé.
Conscients que ces élections ne font que changer les conditions de vie des élus et non la leur, les électeurs ont commencé à monnayer leur vote. C’est le phénomène Hyppolite » un billet de mille gourdes pour ma voix ». Aura le plus de voix dans les urnes, celui qui aura les moyens de se payer le plus de « sympathisants », celui qui fera les promesses les plus grandiloquentes ou pire celui capable de payer, au prix fort, le plus de voyous armés pour terroriser les concurrents et leurs sympathisants et s’arranger pour éliminer d’une façon ou d’une autre les résultats des bureaux non acquis à la cause de leur champion. Dans le cas de députés ou de sénateurs, qui sollicitent le renouvellement de leur mandat, ils font pression au préalable sur le gouvernement et la Direction de la Police Nationale, pour avoir dans leurs circonscriptions, des policiers, des juges et des Commissaires du gouvernement acquis à leur cause. Ainsi, les malfrats recrutés peuvent agir à visière levée, sûrs qu’ils sont de leur impunité. Le vote réalisé, il reste encore la possibilité de changer les résultats, dans les bureaux de vote au comptage, dans les Bureaux électoraux, communaux, départements et même au niveau national également.
Comme la plupart des candidats n’ont jamais travaillé de leur vie, l’argent des campagnes, dans la grande majorité des cas, a une odeur de soufre. Le financement vient au mieux du milieu des affaires, des commerçants. Ces derniers claironnent, à qui veut les entendre, qu’ils ne gèrent pas des officines de charité, mais qu’ils sont des businessmen qui font des investissements. Le candidat, une fois élu doit tout mettre en œuvre pour leur assurer de juteux retours sur investissements. Nous avons en mémoire les vexations faites au président Jovenel par les financeurs de sa campagne. Nous nous rappelons, la guéguerre lancée par le président Jovenel à certains hommes d’affaires, financeurs de sa campagne et bénéficiaires auparavant de contrats léonins.
Une fois les élections terminées, la vie parlementaire est rythmée par des scandales. L’intérêt public, l’intérêt de la nation ne ressort que faiblement dans les débats. Les parlementaires quoique n’ayant aucune fonction d’exécution, de gestion ou de réalisation d’ouvrages publics, se sont octroyés une part non négligeable dans le budget de la République. De cette part, les règlements internes octroient des avantages considérables aux dirigeants des deux chambres. Malgré ces avantages officiels, inscrits dans le budget, ils ne se gênent pas pour obtenir indûment des avantages supplémentaires en argent et nature. Au lieu de contrôler le gouvernement et les institutions, ils profitent de leur pouvoir pour placer des proches, des affidés, pour obtenir des avantages comme des prêts énormes, des contrats léonins pour leurs proches.
Tous ces avantages les ont, bien sûrs, éloigné bien loin des préoccupations et des conditions de vie de la population. Les divisions, les trahisons au sein des partis politiques, les accusations publiques entre eux, les dénigrements, les dysfonctionnements, le peu de hauteur des débats entre les élus, les séances se terminant même en combats de rue entre voyous, finissent aussi par rendre encore plus le parlement impopulaire.
Dans cette course à la corruption et aux avantages, l’exécutif non plus n’est pas à plaindre. Comme disait un ministre, il n’y a rien de plus difficile que de faire signer un contrat par un ministre, si le contrat n’est pas au bénéfice de l’un de ses proches.
En conséquence de cette situation, nous assistons de plus en plus à des phénomènes d’abstention record. A quoi bon aller voter ? Il arrive souvent donc que des élus n’ont été choisis que par une petite minorité de la population en âge de voter. La moyenne de participation tourne plutôt autour de 20% depuis 2010. Même l’élection vedette, la présidentielle n’arrive plus à mobiliser les foules.
Donc, nous devons conclure que ces opérations, ne correspondent nullement à la définition d’élections inclusives, honnêtes, sincères et transparents. Ces opérations ne reflètent pas les choix de la population pour un programme politique et pour des hommes et des femmes de confiance à la tête de l’exécutif, au Parlement et dans les administrations locales.
Joël JEAN-BAPTISTE
jojeanbaptiste@yahoo.com