Théorie de la bourgeoisie
Nous entendons par la bourgeoisie la classe sociale dominante dans la société, sous l’égide de l’État qui légifère et applique le droit bourgeois à l’échelle nationale. La bourgeoisie concentre entre ses mains un ensemble de phénomènes vitaux, matériels et immatériels qui intéressent la vie nationale dans ses composantes sociales, culturelles, politiques et économiques. Mais aussi dans ses diverses fonctions et vocations. La bourgeoisie en tant que classe dominante touche à tout ce qui relève de l’économie et de la finance ; elle est présente dans les domaines de l’agriculture, du commerce, de l’industrie, des banques, des sociétés bancaires et d’assurance, et des entreprises industrielles. Se forme ainsi la base de l’économie nationale dont la bourgeoisie représente le cœur du réacteur. L’État y joue le rôle de comité exécutif.
Suivent les officines traditionnelles qui comprennent la société des créatrices et créateurs en matière de production littéraire, intellectuelle et artistique, d’éducation et d’enseignement aussi; le conglomérat des partis et organisations politiques, des syndicats patronaux, de la société civile, et de l’Église qui est la mère nourricière de l’idéologie dominante. L’éducation religieuse qu’elle porte avec force de propagande a, en réalité, pour but d’endormir et de zombifier la population au profit du capitalisme régnant. L’ensemble de ces personnes morales et autres supports intellectuels forment ce que la sociologie moderne appelle « les classes dirigeantes ». La presse, elle, en assure la propagande bourgeoise.
Le communisme prolétarien, tel qu’il est apparu, se pose en contre poids de cette gigantesque machinerie au centre de laquelle s’activent les forces capitalistes réunies. Il se signala au début du 19e siècle avec Jean-Jacques Dessalines qui osa introduire un gouvernement démocratique et populaire, et vers 1848 avec Karl Marx qui fit paraître officiellement le Manifeste du Parti communiste. Mais tel n’est pas le but que nous poursuivons dans le présent article.
La bourgeoisie haïtienne et son gouvernement actuel
L’actuel Premier ministre Ariel Henry, Docteur en médecine et spécialiste en neurophysiologie et neuropathologie, est un produit des structures bourgeoises du pays national. Le 5 juillet 2021, il est désigné Premier ministre par le président Jovenel Moïse. Soit deux (2) jours qui précèdent l’odieux assassinat du Président, dont l’enquête de police ou de procédure judiciaire qui doit en élucider les circonstances du crime se trouve toujours dans l’impasse. Dans les annales judiciaires haïtiennes, rares sont des enquêtes ou des investigations qui aboutissent. Personne n’échappe à la tradition.
Après tractations et négociations habituelles, le Premier ministre Henry entre en fonction le 20 juillet 2021 jusqu’à nos jours. La droite haïtienne, fort de sa domination séculaire, admet le fait et lui apporte son soutien comme à l’habitude. Elle n’a rien à perdre et a tout à gagner dans un régime traditionnel qu’elle a elle-même institué depuis la disparition brutale du gouvernement de Dessalines, le seul qui ait défendu la cause nationale, le seul qui ait pris fait et cause pour les masses prolétariennes par lesquelles la Révolution haïtienne a été faite et actée. La mémoire populaire s’en souvient.
En cours de route, il semble cependant que la bourgeoisie ne soutienne plus son enfant qui provient d’ailleurs de sa propre niche. On est devant un cas typiquement familial à répétition. Mais votre fidèle serviteur qui perçoit de l’intérieur l’actualité nationale, ne voit pas le fondement des raisons évoquées autour de la polémique qui tend à désapprouver le gouvernement transitoire actuel et dont la théâtralité ne convainc pas. A force de s’enliser dans la routine et les intérêts de famille, la bourgeoisie semble ne raisonner plus pour n’obéir qu’à ses besoins pécuniaires de l’immédiateté. Certains de ses membres évoquent l’appui de la communauté internationale au Docteur Ariel Henry, et l’appréhendent comme un obstacle politiquement insurmontable. Mais la doctrine politique de la communauté internationale s’arrête à l’organisation des élections. Et cette doctrine s’impose au reste du monde, telle que la société occidentale dominante l’a décidée. Haïti, tel qu’il est tombé si bas de l’échelle de la civilisation, n’en échappe pas. Si la bourgeoisie haïtienne semble devoir déroger à cette exigence internationale, elle n’a pas les moyens de sa politique ni non plus cherché à les construire au vu de sa décrépitude irrésistible. C’est ici la première leçon qu’elle doit apprendre dans les conditions actuelles du monde. Car, selon la vulgate occidentale, la démocratie est exportable comme tous les autres produits de consommation.
Nous ne savons pas la valeur des élections dans les sociétés bourgeoises d’Occident, dites démocratiques, eu égard aux mauvaises conditions de vie qui sévissent dans les banlieues et quartiers pauvres. Bien entendu la presse capitaliste se prétend libre et s’engage soi-disant pour la parole libre ; mais la pauvreté, comme étant une plaie sociale, est tue dans ses éditoriaux comme dans ses éditions de nouvelles. Du moins quand elle en parle évasivement, c’est seulement pour essayer de contredire des journaux progressistes qui dénoncent cet état de choses créé par le capitalisme rampant. Si la démocratie en tant que telle se fonde basiquement sur l’organisation régulière des élections, il y a donc lieu d’objecter qu’elles n’influent pas sur les conditions de vie des pauvres qui croupissent encore sous le joug de la précarité endémique. Il ne faut pas non plus confondre les chants de sirène faits autour des démocraties occidentales avec la réalité concrète.
Nous ne pouvons pas néanmoins nous empêcher d’avancer ceci : au regard de la vie politique en Haïti post-dictature, il nous a semblé que les quelques rares élections qui soient relativement libres et acceptables l’ont été lors des interludes qui sont une constante dans le système traditionnel de gouvernement. Nous avons en mémoire les élections du 16 décembre 1990 qui ont vu émerger le candidat Jean-Bertrand Aristide comme président élu de la République ; c’était la grande chance pour Haïti de tourner le long chapitre des sentiers battus et d’accéder aux valeurs de la démocratie réelle. Mais la bourgeoisie réfractaire et réactionnaire le déposa après sept (7) mois de sa prise de fonction, soit le 30 septembre 1991.
Une façon pour votre fidèle serviteur de dire ici que, dans les conditions présentes, les partis et organisations politiques n’ont pas à chercher à imposer des accords ou des compromis ou des compromissions au Premier ministre Ariel Henry ; mais doivent au contraire se préparer pour les urnes prochaines et par là ils donnent de la légitimité au gouvernement de la République, dans le cadre de l’organisation et de la préparation des élections générales sur le territoire national. C’est là l’enjeu des partis politiques qui aspirent à gouverner, si c’est à ce but qu’ils visent. Nous présumons que la candidate ou le candidat qui en sortira vainqueur appliquera forcément le programme politique de son parti ; il n’est donc pas lié aux accords extérieurs, encore moins aux compromis et compromissions. Voilà ici le cadre fonctionnel d’un gouvernement issu du scrutin direct. « Nul vainqueur ne croit au hasard », écrivait le philosophe allemand Friedrich Nietzsche.
Les partis politiques doivent aussi faire avec le climat d’insécurité qui prévaut actuellement, parce que les groupes de bandits sont un produit du système lui-même. Ne rêvez pas, ou ne rêvez plus ! En ce qu’il s’agit de la société civile, elle est perçue comme un substitut au gouvernement à l’échelle de la planète. Elle fut à l’origine de la propriété privée, le socle sur lequel repose le capitalisme ancien et moderne. En Haïti, la société civile est peut-être la plus alarmiste dans le barnum politique latent. C’étaient particulièrement ses membres qui ont mené la propagande antimilitaire, ouvrant le grand désordre dans ce qu’elle appelle « la démobilisation ou la dissolution de l’armée d’Haïti » dans le sillage de l’année 1995. Évènement qui ne convient pas à l’histoire d’Haïti, qui n’est certainement pas en harmonie avec nos soldats qui ont gagné la guerre d’indépendance (1804)et qui ont légué la Patrie Haïtienne à nous, les Haïtiennes et les Haïtiens. A notre avis, le pacifisme est peut-être une bonne perspective dans la mesure où les circonstances le permettent.