La couleur d’encre de la nuit

Publié le 2022-11-23 | lenouvelliste.com

Je vous salue dans l’indignation et dans la douleur.

En ces moments de décrépitude, dans la nuit d’encre qui perdure, même les formules de politesse se font parfois pesantes. Mais… Lizaj ! Comme le dit bien notre créole. Alors je recours à la formule précédente qui figure dans l’un de mes textes écrit aux lendemains du massacre de Delmas 32, voilà bientôt 2 ans.

Mais nous n’avions encore rien vu…

Dans les carnages de 2021-2022 au Bel-Air, à Cité Soleil, à la Croix-des Bouquets, à Noailles, à Petite-Place Cazeau, à Carrefour-Feuilles … le nombre de morts s’est décuplé. Une augmentation à l’exponentielle.

L’eau aura beau coulé sous les ponts, aucune souillure n’a disparu. Loin de pouvoir changer mes salutations en termes positifs, je me trouve contrainte de les compléter ainsi : Je vous salue dans l’indignation, la honte, l’impuissance, la douleur et la révolte.

« Haïti , une lépreuse parmi les Nations »…

Voilà un titre qui me revient. Il est emprunté à l’autrice Stéphanie Melyon-Reinette. En 2011, elle livrait son ouvrage au public, à Paris où je me trouvais pour ma résidence d’écriture à la Cité Internationale des arts. A la vente-signature, la métaphore m’avait traversée comme une onde de choc. Et quand je l’ai partagé avec mon conjoint, il en a été littéralement offusqué. Elle refait surface et résonne en moi à chaque houle de cette mer de soubresauts qui nous a entraîné et nous entraîne encore tout droit aux portes de l’enfer.

Et voilà qu’en ce matin du 18 novembre 2022, jour faste de l’éclatante bataille de Vertières accomplie l’armée de Dessalines, je me réveille avec un océan sous le crâne et une résonnance persistante : « Haïti une lépreuse parmi les nations ». La pulsion d’expliciter ma perception actualisée de cette phrase devient bourrasque et me propulse hors du lit. Je ne peux résister à cette insurrection qui gronde dans ma tête et à l’envie de partager avec vous ce que je ressens.

Puisque la terreur qui frappe aux quatre coins inflige, même aux plus braves, la sentence de se terrer dans leur tanière, notre environnement ne nous est désormais conté qu’à travers les émissions de nouvelles ou… en images. Grâce aux progrès de la technologie.

C’est ainsi que j’ai aperçu... Oui. Pour ne pas « voir ». Un réflexe d’autodéfense qui me rend désormais très sélective face à ce qui me parvient à travers les réseaux sociaux. J’ai donc simplement aperçu – sans voir - quelques illustrations de la Grand-rue ponctuées d’icônes exprimant le désemparement, les pleurs, les cris des destinataires qui m’avaient précédée… Par ces « emojis » tout était dit. Point n’était besoin de faire dérouler les capsules vidéo pour saisir le pitoyable et dramatique état de cette avenue qui traverse la capitale et porte le nom du fondateur de notre Patrie, Jean Jacques Dessalines. Ahurissant ! J’avais rapidement compris que, d’une ville abandonnée depuis le tremblement de terre à un espace en degraba, Port-au-Prince était devenue une véritable « ville charogne ».

Et comme si cela ne suffisait pas à mon émoi, d’autres images se sont imposées. Les séquences relatives à la chasse aux haïtiens et haïtiennes en République dominicaine sont hallucinantes même si l’on se contente de regarder d’un œil : traque sans merci dans les villes, rafles systématiques dans les zones reculées notamment dans les « fincas » et anciennes exploitations sucrières, les « ingenios ». Le délit de faciès s’exerce sans retenue : qui dit peau noire dit haïtien. Bali ! Manje yo sou dandevan !!! De braves « braceros » après avoir été échangés contre l’argent sale de la zafra et galéré leur vie durant dans des conditions immondes sont particulièrement ciblés. Parvenus, avec leur pitance d’esclave, à épargner difficilement un petit pécule pour se payer un lopin de terre où s’offrir un misérable abri, ils sont aujourd’hui maltraités comme bétail à destination de l’abattoir. Le souvenir du massacre de masse « perejil » habite les esprits. Mais tout se déroule sous les yeux des hommes et des femmes au pouvoir, jubilant solennellement de la transmission gratuite en Haïti de la Coupe du monde de football mais demeurant, face aux cris déchirants de nos concitoyens et concitoyennes en République dominicaine imperturbables, silencieux, dédaigneux, insensibles, froids et cyniques.

Ayiti, ô Ayiti chérie n’ai-je donc survécu à la transe tellurique du 12 janvier que pour cette infamie ?

La trilogie de la crise sécuritaire, humanitaire et politique s’enracine. Pas un matin sans que les nouvelles ne s’introduisent ainsi : un amas de cadavres a été trouvé… Suit un cumul d’informations les unes plus sordides que les autres : des corps sont déjà en putréfaction et les chiens se ruent dessus. Ou encore : des bandits ont kidnappé, violé, tué… Ils ont brulé les cadavres et… le summum de toutes les horreurs : ils consomment la chair humaine. Assez !

Graslamiserikòd !!!

Face à cette escalade de monstruosités, les lèvres déçues et crispées ont finalement tu la sempiternelle invocation : Bondyebon et l’ont mise en veilleuse. Les prières semblent ne plus monter au ciel et les grâces ne descendent plus jusqu’à nous.

Aujourd’hui, nous fuyons le pays devenu invivable. Nous nous faisons dévorés sinon par les requins déjà repus de notre chair mais par les bêtes sauvages des forêts tropicales. Nous sommes chassés sous tous les cieux, honnis, maudits partout.

Et pourtant…Pourtant, quoique née dans la douleur et dans le sang, Haïti - après avoir fait basculer l’ordre mondial inique instauré par l’Occident chrétien, a su proposer, à l’humanité, l’utopie la plus lumineuse et la plus prometteuse de tous les temps, fondée sur la liberté pour tous et le respect des droits de la personne quelque fut son origine, sa race, son sexe, sa fortune… Autant d’idéaux consacrés dans sa geste émancipatrice. Par cela, Haïti n’a-t-elle pas été en avance sur son temps ?

Chassés sous tous les cieux, honnis, maudits partout.

Et pourtant… Pourtant, quoique victime de tentative d’infanticide par l’embargo originel des puissances esclavagistes et la rançon ruineuse de l’Indépendance, Haïti, encore dans ses langes, a généreusement contribué depuis 1805 à libérer nombre de peuples du joug de leurs oppresseurs. C’est qu’ aux âmes bien nées la valeur n’attend pas le nombre des années ! Son action libératrice s’est étendue, à travers le temps, par-delà les Continents : de la Grande Colombie à la Grèce en passant par La Lybie, l’Ethiopie et l’Etat d’Israël… Au passage, le dépit suscité par la pitoyable fourberie raciste rapportée en 1926 lors du Congrès de Panama où fut exclue Haïti, pourrait emmener à lâcher un os aux chiens en acceptant qu’à la bataille de Savannah nos congénères étaient encore sous obédience française. Mais la concession serait absurde car pour la vérité, l’histoire y a déjà retenu, retient et reteindra encore la présence héroïque et salvatrice des nôtres aux côtés des américains dont la mémoire est honteusement trop courte. Et aujourd’hui plus que jamais, il est opportun de révéler le pendant en ingratitude de l’affront du Congrès de Panama, récurrent de l’autre côté de l’île et présentement relaté. Ce pourquoi s’impose un rappel à faire retentir : La « Restauracion » ou reconquête de la Souveraineté de la République Dominicaine en 1865 a été obtenue avec             l’ aide de nos compatriotes, sollicitée sous la Présidence de Fabre Nicolas Geffrad. A l’opposé de ces deux exemples de déshonorante perfidie, qu’honneur soit rendu au Venezuela, un pays frère qui sait se souvenir. Toute la solidarité agissante d’ Haïti  ne lui confère-t-elle pas le mérite d’avoir gagné, sans conteste, son trophée de faiseur de Nations ?

Chassés sous tous les cieux, honnis, maudits partout.

Et pourtant … Pourtant Haïti a bien ouvert les bras à des hommes et des femmes traqués dans leur propre pays qu’ils soient noirs américains, juifs ou de quelque pays qu’ils viennent. Ne leur a-t-elle pas offert l’hospitalité voire la nationalité ? N’a-t-elle donc pas bien acquis sa renommée de terre d’accueil  ?

Et encore…Haïti a aussi marqué de son sceau des grandes premières de l’histoire : de l’apothéose de la victoire de nos ancêtres à la première Exposition internationale de la région caribéenne en passant par le record de la première ville électrifiée de la Caraïbe, Jacmel. En cela Haïti n’a-elle pas joué un rôle avant-gardiste et mérité l’attribut de pays phare ?

Qu’à cela ne tienne ! Le cycle est immuable depuis la Rome antique : grandeur et décadence…

Aujourd’hui Haïti racle et agonise. Ses enfants n’ont plus droit à la vie.

Génocide annoncé ?

Mais l’honnêteté force à reconnaître que le mal vient si non d’abord mais aussi du dedans. En effet, si des haïtiens et haïtiennes ont fait et font encore - aujourd’hui plus que jamais - preuve d’un engagement citoyen sans faille et s’impliquent au quotidien pour un changement de paradigmes, d’autres se sont révélés de véritables fossoyeurs de Patrie. Ils ont plongé Haïti dans la fange la plus abjecte. Et cette engeance de crapules a la vie dure ! Depuis plus d’une décennie, elle gigote aux commandes et convie aujourd’hui son mentor, le Grand Aigle, à se repaitre des restes d’une proie dépecée. Qu’ils sont impénétrables les desseins du vautour !

En ce 18 novembre 2022, 219 ans après le cri « Vivre libre ou mourir ! » qui nous a libéré des chaînes de l’esclavage, le spectre qui nous hante est la souillure d’une possible occupation étrangère sollicitée par les bandits légaux au pouvoir.

Comble de l’ignominie ! Flétrissures et déchéance qui salissent la mémoire de nos jours de gloire.

Privé de la réciprocité de ses généreux élans, notre pays est plus que jamais ostracisé.

Une lépreuse parmi les Nations ?

Sur le chemin des turpides, Haïti vit une profonde solitude…

P.S.

Ce texte date du 18 novembre 2022.

Dans la nuit d’encre qui perdure, des éclairs ont tonné …

Le temps a mis du temps. Mais désormais l’eau qui coule sous les ponts semble avoir entamé le lavage à grande eau.

Signes annonciateurs des prochaines leurs de l’aube ?

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Ginette Chérubin
Pelerin ce 18 novembre 2022

Ginette Chérubin
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