« C'est une force armée étrangère qui doit venir nettoyer le terrain parce que nous ne pouvons pas le faire », tranche Georges Michel

L’historien Georges Michel estime que le gouvernement haïtien n’a pas les moyens pour combattre les gangs qui emploient la technique de guérilla.  M. Michel qui se veut réaliste pense que la venue d’une force armée étrangère aidera à éteindre les foyers de gangs éparpillés un peu partout à travers le pays.

Publié le 2022-10-13 | lenouvelliste.com

Pour pacifier le pays, il va falloir importer une armée, a analysé l’historien Georges Michel qui tient compte du fait que les gangs défient depuis deux ans les autorités établies. « Les événements sont récents. Depuis le vendredi 29 février 2020, les gangs du Village de Dieu mettent en déroute la police nationale. Le 12 mars 2021 le même scénario s'est répété. Cette fois-ci, les bandits ont séquestré le corps de cinq policiers et les ont jetés aux chiens. À partir de cette date, Vladimir Poutine avait manifesté sa volonté de venir en aide au président Jovenel Moïse par l’envoi d’une unité spécialisée. Celui-ci avait ses intérêts de maintenir les gangs en place parce qu'il croyait que les gangs allaient l'aider à organiser les élections, maintenir la terreur pour empêcher à la population de manifester, établir la dictature à travers le référendum et la constitution 'fo mamite" qu'il voulait imposer à la nation. Jovenel (Moïse) avait refusé l'aide de Poutine. Le 1er juin 2021, les gangs ont pris possession de Martissant en chassant les habitants. Quatre départements sont coupés du pays. », rappellel'historien. Selon M. Michel, les dirigeants pratiquent la politique de l'autruche et croient que la police peut résoudre la situation avec quelques armes. « C’est l'armée américaine qui doit venir nettoyer le terrain parce que nous ne pouvons pas. On ne peut pas faire sortir du sang des roches », s’est positionné le Dr Michel durant sa participation à l’émission ‘’Panel Magik’’ ce mercredi 12 octobre.

Le gouvernement est devant le fait accompli par rapport à l'ampleur de la violence des gangs. « Ils mettent la pression sur Ariel Henry depuis plus d'un an pour qu'il puisse solliciter l'intervention d’une force étrangère. « Ni Ariel Henry ni Jovenel ne l'ont fait parce qu'ils sont des nationalistes. Aussi ils ne veulent pas que le Blanc vient fouiner dans leurs affaires », a expliqué M. Michel se rappelant que « le 17 octobre 2021 le premier ministre Ariel Henry n'a pas pu déposer une gerbe de fleurs au Pont-Rouge à l’occasion de commémoration de l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines parce qu'il s'est heurté à l'opposition de Barbecue (chef de la fédération des gangs baptisée G-9). Selon lui, ce spectacle montre qu'Ariel Henry ne commande rien, mais plutôt ce sont des bandits qui sont aux commandes sur le terrain. « Ces bandits emploient la technique de guérilla. Pour combattre une guérilla, il faut une supériorité de 50 soldats d'armée régulière pour une guérillero. Même si les bandits ont des motivations pour commettre des crimes, voler, kidnapper, ils appliquent la technique de guérilla. Dans aucun pays du monde une force de police ne peut détruire une guérilla, c'est une force armée qui peut le faire. La force armée est un outil militaire qui doit répondre militairement à une situation d'ordre militaire. C'est pourquoi comme nous n'avons pas d'armée, sinon une petite armée qui n'a pas assez de ressources pour faire ce travail, nous serons obligés d'importer une armée comme nous importons du riz », a-t-il clamé.

« La première occupation,  que l'on soit pour ou contre, a pacifié le pays pendant 60 ans. Après leur départ en 1934, ils ont laissé un outil pour empêcher le retour de nos troubles sécuritaires, la Garde d'Haïti transformée en Force Armée d'Haïti. Ce que l'on vit actuellement est une situation qui découle de l'intervention de M. Bill Clinton pour favoriser le retour de Jean Bertrand Aristide. Le problème n'est pas le retour d'Aristide. Le problème c'est que Bill Clinton comme antimilitariste invétéré a ordonné à Jean-Bertrand Aristide de dissoudre l'armée alors que le Pentagone avait pour plan de remobiliser le FADH. Ce que nous vivons actuellement est le résultat du renvoi de l'armée », a poursuivi l’historien qui, se lançant dans une approche historique, a dit croire que « la situation à laquelle nous faisons face semble beaucoup plus grave que celle que nous avons vécu en 1914-1915. Il y avait des gangs que l'on appelait Cacos , ils étaient en province. Ils entraient à Port-au-Prince périodiquement pour semer le trouble en installant des gouvernements et en renversant d'autres. Aujourd'hui, les gangs sont au sein même de la capitale ». 

 Haïti victime d’un complot international 

« Je pense qu'il y a un complot international contre Haïti. La cause de ce complot est le défi intellectuel que pose Haïti aux USA depuis 1804. Les USA ont reconnu notre indépendance en 1862 grâce au président Abraham Lincoln, et un Haïtien William Florville qui a immigré aux USA, devenu coiffeur du président Lincoln. En 1892, le secrétaire d'État américain du président Benjamin Harrison a dit qu'Haïti est une nuisance à ses portes. Donc Haiti est un problème pour les Américains. Surtout qu'on a une culture différente des leurs. Les Américains sont un peuple Anglo Saxon. Nous, nous sommes un peuple afro-latins. En 1915, les Blancs ont débarqué parce qu'on semait la pagaille dans la région. En 1912, le secrétaire d'État américain avait écrit au président Leconte pour l'avertir des dangers des Caraïbes et lui a dit que s'il se comportait bien, rien ne lui arriverait. L'irréparable est arrivé en 1915. Et là, le Blanc est obligé d'intervenir parce que nous sommes dans un processus de somatisation. Et la somalisation, le Blanc ne peut pas la tolérer à 2 heures d'avion de Miami et dans les Amériques. On peut tolérer une Somalie dans le Cône de l'Afrique, mais pas dans le bassin des Caraïbes. Si nous avions eu des dirigeants conscients, qui n'étaient pas faussement nationalistes, ils reconnaîtraient leur impuissance et demanderaient secours. Et nous serions déjà sorties de cette situation. », a retracé M. Michel qui juge anormal le fait que des gangs prennent en otage la population haïtienne.

Le dialogue politique inter-haïtien en arrière-plan

Le Dr Michel juge qu’on devrait envisager à long terme le dialogue. « Les Haïtiens ont des difficultés à s’entendre. Nous ne pouvons pas nous mettre d’accord. Nous signons des accords de koken. 10 % de l’accord du 11 septembre ne sont pas respectés. Ça vaut aussi pour l’accord Montana qui s’est donné un programme de gouvernement définitif », a-t-il noté, sans critiqué les intentions des initiateurs. M. Michel pense qu’un gouvernement de transition actuellement devrait se donner deux missions : rétablir la sécurité pour reprendre le contrôle du territoire, organiser les élections. Pour ensuite rendre le pouvoir à un gouvernement élu. « Il faut avoir un accord politique mais il serait inutile si on ne résout pas le problème des gangs pour permettre à l’Etat de récupérer le contrôle du territoire. »

L'intervention, l'assistance militaire et l'occupation, des nuances près

L'intervention et l'assistance militaire sont voisins, l'occupation est quand une force étrangère est aux commandes. « Même la première occupation en 1915 techniquement ne l'était pas parce qu'on nous a forcé à signer un traité en septembre, octobre et novembre 1915 pour organiser la présence des troupes américaines dans le pays entre 1915 et 1934. Le Blanc américain a fait en sorte que la Chambre des députés le ratifie en octobre 1915 et le sénat en novembre de cette même année. L'occupation militaire c'est ce que la Russie fait en Ukraine où la puissance occupante est aux commandes sans accord avec les autorités du pays», a souligné l’historien Michel.

Intervention en Haïti et approche historique »

« En 1994, c'est Bill Clinton qui a voulu faire une intervention pour aplanir le terrain afin de favoriser le retour de Jean Bertrand Aristide. Le président Bill Clinton est un être malfaisant, vil, qui est anti-armée.  En 1916, c'est le gouvernement américain qui a décidé de dissoudre l'armée et la police. En 2004, la situation a échappé aux Blancs. Ils sont revenus mais n’ont pas fait ce qu’ils avaient à faire. Le Blanc a donné le feu vert à Martelly pour remobiliser l'armée mais le président Michel Martelly ne voulait pas le faire selon les normes », a résumé le Dr Georges Michel, qui souligne qu’en 2019 l’ancien président américain Donald Trump avait offert à son homologue haïtien Jovenel Moise une aide militaire pour combattre les bandits. Mais, selon M. Michel, Jovenel Moïse a refusé parce qu'il avait ses avantages dans les gangs. « C'est Jovenel qui s'est opposé personnellement. »

En 2022, le pays a atteint un paroxysme dans l’enfer des gangs c’est à ce moment que l’actuel chef du gouvernement a sollicité de l’aide d’une force armée étrangère pour essayer de redresser la barre.  « Les bandes ont trois éléments : En premier lieu, les commanditaires de gang. En second lieu, Les clients de gangs qui s'offrent leurs services en particulier le gouvernement Jovenel Moïse et en troisième lieu, les chefs de gangs. Actuellement, les gangs sont des travailleurs indépendants, des contracteurs indépendants qui travaillent pour leur compte. Ils sont en situation d'autonomie », a dit M. Michel. Il rappelle qu’en 1994, l’Etat haïtien a décidé de faire fi de la sécurité du pays. « En 1994 nous avons refusé de faire ce qui devait être fait pensant que la sécurité tomberait du ciel. Tel n'est pas le cas. Le Blanc a laissé l'armée après l’occupation américaine et a pris 19 ans pour la mettre en place. Une armée de 7 500 personnes qui parvenait à contrôler le pays », a fait remarquer Georges Michel.

Le pays risque de s’enfoncer davantage si l’armée étrangère ne foule pas le sol haïtien

M. Michel analyse deux hypothèses. « La première hypothèse de cette force armée est qu'elle doit être bien équipée avec suffisamment de personnes pour faire le travail. Et la deuxième perspective, si elle (cette force armée spéciale) ne vient pas, nous allons continuer à nous enfoncer. A ce propos, le Dr Georges Michel craint le pire. « Rien n’empêche à Barbecue de pénétrer au Palais national pour se proclamer président de la République. Cela peut arriver. C’est déjà arrivé en Somalie, au Libéria. Je ne le souhaite pas, mais le blanc est déjà conscient de ce danger. S’il ne vient pas, on sera obligé de faire face à cette situation inévitablement, parce que les bandits qui ne sont pas bridés, s’hardiront et Ti Makak peut devenir président un bon jour. A ce moment, le Blanc sera obligé d’intervenir dans ce contexte difficile pour gérer la catastrophe. Ce sont les deux hypothèses », a conclu l’historien Georges Michel.



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