Haïti, peur, indécision et inaction

Publié le 2022-09-30 | lenouvelliste.com

Chaque Haïtien entend ces derniers jours un tic-tac oppressant. S’agit-il du bruit du temps qui passe dans la grande horloge du temps ou le cliquetis du compte à rebours de la bombe sociale, sécuritaire et économique ?

Chacun a sa réponse. 

Pendant qu’une course folle amuse les réseaux sociaux et les médias, pendant que nous banalisons le malheur des autres, rions de celui qui est le nôtre, des entreprises se meurent, les madan sara de tout le pays perdent le peu dont dispose leur commerce, le chaos généralisé affirme sa force.

Le lundi 3 octobre 2022, la rentrée des classes n’aura pas lieu. Celle, dans les normes, des tribunaux non plus. De plus en plus de prisonniers meurent de faim dans les prisons haïtiennes et près de 7 millions d’Haïtiens jonglent avec l’insécurité alimentaire. 

Banques, supermarchés, consulats et ambassades attendent de voir les premières heures de chaque jour pour savoir si leurs portes restent fermées.

Personne ne sait qui ou quoi va allonger la liste des victimes de la crise multiforme actuelle. Nous nous enfonçons et pour cette raison il faut mettre sur la table la question de la gouvernance.

Qui aura le pouvoir dans les prochains jours ou dans les prochaines semaines ?

La question est pertinente. Elle ne doit choquer personne. On doit chercher la réponse sereinement pour éviter les surprises dévastatrices.

Devant le vacuum évident, construit minutieusement par le gouvernement du premier ministre Ariel Henry, la question se pose : combien de temps cette équipe peut-elle encore rester nominalement au pouvoir ?

Le PM actuel, devant l’échec de sa gouvernance, peut, de son plein gré, changer certains ministres pour donner un nouveau souffle à son attelage. Il peut aussi remettre au conseil des ministres sa démission.

Les ministres, entre eux et parmi eux, choisissent alors un nouveau chef de gouvernement.

Cette option est proche de ce qui se passe depuis le renvoi par la Chambre des députés du premier ministre Jean-Henry Céant.

Ariel Henry mis à part, à chaque fois, c’est un ministre qui est devenu premier ministre.

Le Sénat, ce qu’il en reste, peut aussi hériter du pouvoir. Cependant, même si les sénateurs sont les derniers élus de la République, rien dans les lois actuelles ne permet à un sénateur de devenir président ou premier ministre, il faudrait que cette initiative émane du Core Group (dernière autorité de nomination d’un premier ministre) ou d’Ariel Henry lui-même.

Dans un autre cas de figure, des policiers ou des militaires peuvent faire un coup d'État.

Pour la PNH se serait une première mais pour les Forces Armées d’Haïti se serait revenir à d’anciennes pratiques qui n’ont pas porté chance à l’institution militaire.

En parler un 30 septembre est d’ailleurs morbide. Le coup d'État sanglant du 30 septembre 1991 n’est pas un exploit dont nos généraux et stratèges peuvent s’enorgueillir.

Il y a aussi l’option du vrai coup de force. Les gangs peuvent prendre le pouvoir, soutenus par leurs alliés politiques et les hommes d’argent qui les parrainent. À chaque fois qu’il y a des tirs nourris au centre-ville, certains s'imaginent un chef de gang s’autoproclamant maître du pays.

La dernière fois que des membres de la société civile et du monde des affaires se sont mis à genoux pour accueillir des bandes armées cela remonte à 2004. On connaît la suite.

Cela n’avait pas réussi aux protagonistes.

Si en 2004 le pouvoir avait fini entre les mains du président de la Cour de cassation, cette fois, la Constitution a changé. Une telle prise de fonction n’est plus permise aux juges, d’ailleurs la Cour de cassation est devenue l’ombre d’elle-même.

Il n’y a pas de président à la Cour et les juges comme la justice sont décriés.

Le dernier président élu au second degré comme le prévoit la Constitution en vigueur a été le sénateur Jocelerme Privert.

Aujourd’hui il n’y a plus de Parlement pour rééditer l’exploit.

Les élections au second degré et en petit comité du président et du premier ministre de l’accord de Montana n’ont pas de force légale même si certains poussent pour leur donner chair. Sauf que, de l’élection à aujourd’hui, l’entente cordiale s’est effritée au sein du groupe dit de Montana, porteur de l’accord du même nom.

Aujourd’hui toutes les options de prise ou de transmission du pouvoir sont sans légitimité, sans légalité et sans appui populaire.

Aucune solution de sortie de crise n’a l’adhésion des groupes organisés ou l’appui du peuple.

Reste un bricolage nouveau que seule la communauté internationale peut sortir comme un lapin de son chapeau.

Aurons-nous dans les prochains jours un gouvernement ayant à sa tête Ariel Henry nouvelle version ou avec un autre politique ou un membre de la société civile ou un membre éminent de la diaspora entouré de technocrates, hors des intérêts politiques connus, appuyé par une force militaire dont la nature reste à déterminer et assuré de recevoir les appuis financier, technique et stratégique que le gouvernement Henry I et même l’administration Moïse, avant, n’ont pas reçu ?

Dans les dernières manifestations, certains Haïtiens souhaitent la venue de soldats russes ou chinois, le retour d’une mission de paix ou celui des soldats américains tout simplement. 

Pour beaucoup d'Haïtiens, pris à la gorge par l'angoisse,  la question n’est pas qui viendra ni pour faire quoi ou pendant combien de temps, mais quand ils viendront, tant la peur s’étend. 

Au contraire de cette option, on peut aussi continuer avec Ariel Henry ou toute autre gouvernement composé de nationalistes convaincus que la PNH peut résoudre les problèmes de sécurité et que la bonne gestion des finances publiques va permettre au pays de passer le cap désastreux.

Ce « nou kapab, pou kont nou, ranje peyi nou » est un sentiment politique plus qu’une doctrine.  Il anime tous ceux qui sont au pouvoir ou qui y aspirent et qui veulent être libres de leurs initiatives.

Dans le passé, cette posture nationaliste a souvent accouché de lendemains plus compliqués.

Était-ce à cause des mauvaises personnes en charge ou de la faiblesse de la proposition pour un pays ?

La science politique haïtienne n’a pas encore tranché.

Sans boule de cristal, difficile de répondre à la question de qui aura le pouvoir dans les prochains jours. Sans boule de cristal on peut cependant affirmer que la posture du gouvernement actuel, qui attend que le feu s’éteigne et que le lait refroidisse, expose le pays et les Haïtiens à toutes les aventures.

Sans boule de cristal on peut aussi affirmer que la communauté internationale, après mille erreurs et occupée à ses multiples affaires, ne va pas se presser de voler au secours d’Haïti pour de nouveaux projets incertains.

Haïti est dans le piège parfait de l’impasse, en ce 30 septembre 2022. Le pays est dans l’indécision, le refus de choisir. Les Haïtiens ne savent pas quoi faire de bon. Ce qui est la pire des situations.



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