Poésie / Anthony Phelps

Mon pays que voici une déclaration d'amour à Haïti

Publié le 2022-09-22 | lenouvelliste.com

Anthony Phelps, poète, romancier et diseur, est né à Port-au-Prince, Haïti, le 25 août 1928. Après des études de chimie et de céramique aux États-Unis et au Canada, il se consacre entièrement à la littérature. Son poème-fleuve Mon pays que voici, après avoir été mis sur disque en 1966, est publié en format livre en 1968 et a connu un succès fou tant en Haïti qu'à l'étranger.

Comment parler de la démarche esthétique d'un poète qui écrit dans son poème ‹‹ Le lavement des mains précède l'écriture du poème ››. Comment parler de l'œuvre d'un monstre de la littérature quand les mots sont d'une maladresse et d'une impuissance cuisante ? On ne peut oser le faire que si l'envie de parler dépasse l'incapacité d'appréhender l'œuvre.

On dit souvent que pour prendre conscience de la valeur d'une œuvre, il faudrait imaginer un instant qu'elle n'existe pas. Et pour répéter Émile Olivier "Que serait-il passé dans la poésie haïtienne si Anthony Phelps n'avait pas écrit et publié ?" C'est une question absolue ou une question tout court.

Mon pays que voici est un poème qui est fait de chair et de sang où l'émotion est coupée sur mesure. C'est une déclaration d'amour faite à Haïti, la terre natale du poète.


"Ô mon Pays

Je t'aime comme un être de chair

Et je sais ta souffrance

Et je vois ta misère"


Il y a dans le poème des vers qui dansent, des vers qui chantent, des vers qui hurlent, qui murmurent et aussi qui se révoltent. C'est une "poésie pour la survie" comme l'a si bien dit l'auteur.


"Poésie pour ne pas faillir

Ni défaillir

Poésie pour ne pas mourir

Sans retrouver le chemin des étoiles"


Ce poème nous donne le droit de dire que nous sommes en présence d'un poète absolu. Un génie n'a qu'un siècle, dit-on souvent. Mais il nous faudrait beaucoup plus de temps pour nous passer de ce dernier. Ce poème n'a ni longueur, ni largeur, mais il est tout simplement envahissant tel un raz-de-marée. Le lyrisme d'Anthony Phelps déborde le long de chaque vers, pourtant ce poème porte la voix de toute une nation muselée à un moment où un seul homme croyait détenir le monopole de la parole légitime. C'est un poème qu'il faut lire à haute voix. Partout. À toute heure de la journée. Parce que les menaces liées au retour de nouvelles bottes étrangères sur la terre du poète sont imminentes. Ces soldats étrangers qui n'ont pour habitude d'apporter que malheur et malédiction pour Haïti. Dans une certaine mesure, le poème Mon pays que voici d'Anthony Phelps, écrit dans les années 60, visait à dénoncer la dictature sanguinaire de Papa Doc. Manifestement, il est encore d'actualité.


"Étranger qui marches dans ma ville

Souviens-toi que la terre que tu foules

Est terre du poète

Et la plus noble et la plus belle"
Mon pays que voici, le poème de la résistance


Mon pays que voici est le poème de la résistance. Il faut écrire parfois pour résister ou en d'autres termes, il faut écrire pour ne plus avoir peur, pour répéter Charles Juliet. Et l'écriture en soi est résistance. Par l'acte d'écrire, on résiste à mille et une choses. Et le poète le sait bien. Dans ce poème-fleuve, Phelps opte pour un changement radical, pour une rupture avec une époque portant en elle l'emprisonnement de la liberté d'expression, la torture, l'abus de pouvoir… 


"Je viens sur la musique de mes mots

Sur l'aile du poème

Et les quatorze pieds du vers

Enseigner une nouvelle partition

Renouveler le répertoire

Des voix plaintives et cassées"


Anthony Phelps, par la force de son verbe et de son énergie créatrice, a marqué la littérature haïtienne contemporaine. Mon pays que voici est aussi un beau prétexte pour dénoncer certains compatriotes à la mémoire trouée.


"J'ai vu

Ô mon Pays

Tes enfants sans mémoire

Dans toutes les capitales de l'Amérique

Le coui tendu et toute fierté bue"


Le poète est, sans doute, triste aujourd'hui de voir qu'en Haïti la mendicité devient une affaire d'État. Aussi se questionne-t-il  : "À quoi bon ce passé de douleurs et de gloire Et à quoi bon dix huit cent quatre". La poésie d'Anthony Phelps est une arme. Elle a le pouvoir de réveiller la conscience d'une nation écroulée.


Tout compte fait, Mon pays que voici est un poème qui baigne dans une esthétique débordante tout en dénonçant divers aspects de la réalité haïtienne. Anthony Phelps choisit les mots avec soin comme un peintre choisit ses couleurs et fait d'eux un véritable univers subversif. Comme si on était en face d'un tableau de Pablo Picasso ou de Jean Michel Basquiat. Dans cette saison si triste où il est venu le temps de se parler par signe,  le poème de Phelps pourrait-être notre plus noble compagnon.

Joubert Joseph
Auteur


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