L'œil d'expert d'Angelo Jean-Baptiste sur l'état lamentable du foot haïtien

Dans une longue interview exclusive accordée au journal Le Nouvelliste, le technicien canadien d’origine haïtienne qui avait dirigé remarquablement l’équipe nationale U20 d’Haïti lors du dernier championnat de la CONCACAF de cette catégorie, qualificatif à la Coupe du Monde masculine de la FIFA, est revenu sur cette expérience qu’il a d’ailleurs qualifiée de bonne. Tout en s’attribuant un satisfécit, il en a profité pour passer en revue la problématique du football haïtien dans son ensemble et proposer des éventuelles solutions. En ce qui concerne le poste de Directeur Technique National au sein de la Fédération Haïtienne de Football, Angelo Jean-Baptiste se dit, de par son riche emploi du temps au Canada, ouvert à aider mais sans préciser à quel titre.

Publié le 2022-09-22 | lenouvelliste.com


Tout a commencé par une petite présentation de sa personne. Angelo Jean-Baptiste est né à Petit-Goâve, a grandi à Bas Peu-de-Chose (Haïti) et a joué pendant huit ans au sein de l'Étoile Haïtienne qui n'existe plus. Il a aussi rendu de bons et loyaux services pendant deux ans au Violette AC. Au niveau universitaire, il a joué pendant une année au profit de l'équipe de football de l'École Nationale des Arts où il prenait des cours en musique, tout étant à l’époque, étudiant à l'École Normale. En laissant Haïti à destination du Canada pour poursuivre ses études en kinésiologie, communication et relations humaines, Angelo Jean-Baptiste, au deuxième cycle, a fait des études en éducation relative à l'environnement. Point besoin d’évoquer le CV de l’actuel Directeur de Méthodologie de l’Institut de Formation des Entraîneurs (INSTIFOOT), rempli d’expériences vécues au sein des académies, équipes de football (masculine et féminine) au Canada depuis tantôt plus d’une vingtaine d’années.  

Évoquant sa récente expérience avec l’équipe nationale de football des moins de 20 ans, Angelo Jean-Baptiste qui avait très peu de temps pour préparer cette sélection, soit seulement deux jours avant le coup d’envoi de la compétition, dit avoir misé sur sa longue expérience. Il a laissé entendre qu’il avait accepté ce défi comme une mission patriotique, de quoi donner une chance aux talentueux footballeurs du pays.

« Ce fut une expérience extraordinaire à tout point de vue et sur tous les plans. Comme vous le saviez déjà, Haïti n'était pas sensé participer à cette compétition, car la FHF avait déclaré forfait. Quand on m'a contacté, je n'ai pas pris trop de temps pour répondre par l’affirmative vu que je savais qu’en Haïti, il y a beaucoup de talents. Une équipe U20 composée de joueurs de 17 et 18 ans, c'est, sans l’ombre d’un doute, l'avenir de notre football. J'ai accepté ce mandat comme une mission patriotique, et en même temps, je voulais donner une chance à des jeunes pour qu'ils puissent exposer leurs talents au niveau international. De fait, beaucoup d'entre eux ont pu effectivement décrocher de contrats. Que je sache, ces jeunes-là vont pouvoir atteindre leurs pleins potentiels. C'était la finalité de ma mission et je l'ai fait. Par contre, j'aurais aimé qualifier cette équipe pour la Coupe du Monde et les Jeux olympiques. On n'en était pas si loin parce qu'on avait passé le premier tour avec brio : match nul (4-4) face à Trinité et Tobago qui restait sur un total de quinze matches de préparation, victoire (3-0) devant Suriname avant de neutraliser le Mexique (0-0) dans un match que l'on méritait de gagner. En somme, on a démontré qu'on a le talent et le caractère tout au long de ce premier tour de la compétition », a fait savoir le sélectionneur des moins de 20 ans qui faisait pourtant sa première expérience internationale et qui va pendant longtemps encore regretter l’élimination de ses poulains face à la Jamaïque après deux expulsions.

« A chaque échec, c'est une possibilité d'apprendre. J’aurais préféré encaisser un but à la place de ces cartons, car à égalité numérique sur le terrain, on aurait pu revenir dans le match. Il faut dire que l'arbitrage était sévère. On a raté notre qualification certes, mais ça été une très bonne expérience », a reconnu Angelo Jean-Baptiste qui qualifie le match nul (0-0) face à Mexique comme une rencontre de référence pour le football haïtien dans son ensemble.

« En ce qui concerne le match que nous avions fait contre le Mexique (0-0), je tiens à faire certaines précisions. Il ne faut pas oublier que le Mexique avait gagné (5-0) contre Trinité et Tobago et (8-0) face à Suriname. Contre cette même équipe mexicaine, on a joué un match de référence. Tous les joueurs du Mexique jouent professionnellement, beaucoup d'entre eux jouent au Mexique, d'autres encore aux USA dans la MLS. Chez nous, on n'a même pas un championnat. Cependant, vous avez pu constater que nous avions dominé le Mexique tout au long de cette rencontre. Tous les entraîneurs haïtiens doivent regarder ce match parce qu'on a été discipliné, intelligent et on a joué avec beaucoup de justesse dans ce match. On a été très bon défensivement et on a été bon offensivement. Que je sache, ce match doit rester un match de référence pour tous nos équipes en Haïti », a laissé entendre le sélectionneur des U20 qui reste persuadé que le football dominicain – bien que les dominicains soient qualifiés pour la Coupe du Monde et les Jeux olympiques – est loin d’être supérieur à celui d’Haïti.

« Footballistiquement parlant, on n'a rien à envier à la République dominicaine. Les Dominicains ont investi massivement dans le football des jeunes. Ils ont un championnat national professionnel qui se joue à l'année. En ce qui nous concerne, depuis un certain temps, notre football se trouve dans une zone de turbulence, et je ne sais pas quand on va y remédier. Les Dominicains ne sont pas supérieurs aux Haïtiens au niveau technique et physique, mais ils ont su créer un environnement où les jeunes se développent, où ils sont en confiance, et voilà. Même si notre football est en panne, je ne crois pas que les Dominicains sont supérieurs aux Haïtiens. Par contre, si on ne fait rien pour implanter une philosophie de jeu, travailler sur la méthodologie, relancer le championnat national le plus rapidement possible, implanter un programme sports-études à travers le pays, avoir des directeurs techniques au niveau régional et former les entraîneurs, il sera difficile de les rattraper », a clairement fait remarquer Angelo Jean-Baptiste.

« Vers un plan pour sauver le football haïtien »

Angelo Jean-Baptiste qui réside au Canada, a eu l’heureux privilège de voyager à travers plusieurs pays, Allemagne, Angleterre, Irlande, Belgique, France, USA, Portugal, entre autres, pour apprendre le football. L’homme qui a passé avec brio ses licences aux États-Unis d'Amérique dont la licence A (le dernier niveau), est détenteur aussi des licences A et B de l'UEFA. Pour parfaire ses connaissances, il at effectué un stage au Standard de Liège en 2015, question de voir, souligne-t-il, comment les clubs arrivent à développer une académie afin de mettre en place une première équipe solide. Fort de ces expériences, il a fait les remarques suivantes sur le football haïtien.  

« En Haïti, les clubs ont du pain sur la planche. Il va falloir qu'ils commencent à créer des académies. Il n'est pas normal que les grands clubs connus en Haïti, n'ont pas un centre de formation, un stade, un programme de sports-études pour pouvoir encadrer les jeunes, non seulement au niveau sportif, mais aussi au niveau académique. Il faut qu'on commence à créer des hommes complets en Haïti. Ce n'est pas vrai que tous les jeunes vont jouer professionnel. Il va falloir que l'on arrive à créer un environnement pour encadrer les jeunes, former de bons citoyens, former des athlètes qui vont représenter le pays et gagner leur vie en pratiquant du sport. Le sport c'est un outil par excellence pour aider les jeunes à se développer et atteindre leurs pleins potentiels. J'espère que l'État haïtien va travailler en amont avec le ministère de l'Éducation et le ministère des Sports, avec les fédérations, le comité olympique pour aider notre jeunesse, car le pays contient plus de jeunes que de vieux. Ce que je vois en Haïti, ce n'est pas le pays que j'ai connu dans ma jeunesse. Bien que les choses n'étaient pas à cent pour cent correctes, je me souviens quand j'ai commencé à jouer avec l'Étoile Haïtienne dans les années 1988-1989. Il y avait de la violence parce que c'était une période de transition, mais on était bien, on avait des gens qui nous encadraient. Haïti doit se réveiller pour qu'on puisse rivaliser avec tous les ténors de la CONCACAF », a-t-il souligné avant de placer un petit mot sur le football féminin haïtien.

« Les filles qui évoluent en France nous donnent un peu de profondeur. Cependant, en Haïti : qu'est-ce qui se passe avec les autres filles ? En ce qui concerne les garçons, pas mal d'académies essayent de rester proactifs. Vu que le Centre sportif Camp Nous n’est plus là, ni Fiorda Charles (U20), ni Harold Edma (U17), malgré leurs compétences, n'avaient pas pu qualifier leurs sélections respectives pour la Coupe du Monde des moins de 20 ans et 17 ans. Il n'y a plus de miracle dans le football. Ce qu'on peut faire, c'est travailler. On doit revenir à la base, travailler et encadrer pour éradiquer le mal qui gangrène notre football », a-t-il dit.

« Chaque fédération doit avoir un Directeur technique. S'il faut évoquer le pays où je réside (Canada), il y a un Directeur technique pour chaque club. Chaque région, chaque province et l'Association canadienne de soccer a son Directeur technique. Ce dernier doit être un technicien qui maîtrise parfaitement le football. Il ne doit pas être un technicien quelconque, car c'est un travail qui exige beaucoup de minutie, de compétences et de collaborations. Autrement dit, le DT a pour rôle d'implanter un programme spécifique au sein de la Fédération, et ledit programme doit être appliqué dans tous les départements du pays, au sein de toutes les équipes de football. C'est de cette manière que cela fonctionne au niveau des pays de l'Amérique du Nord. Pour implanter ce programme, il vous faut des entraîneurs qualifiés, des entraîneurs qui ont un minimum de capacité pour former de jeunes joueurs et participer à la formation des autres entraîneurs. Tant et aussi longtemps que nous n'avons pas une politique de formation pour nos entraîneurs, ce travail ne sera pas possible. La première chose à faire, les entraîneurs doivent se former, être à jour avec la CONCACAF et la FIFA. Il leur faut un diplôme pour entraîner à chaque niveau ».

A la question qu’est-ce qu’il faut faire avec les entraîneurs qui travaillent depuis belle lurette dans le milieu footballistique haïtien, Angelo Jean-Baptiste, sans langue de bois, avance que la « FHF doit mettre en place un programme d'équivalence et créer une licence pour eux, à commencer par le football de base pour enfants, licence D, C, B, A et Pro. » « Une fois que tout est en ordre, la FIFA et la CONCACAF vont homologuer ces licences. Ce faisant, quand un entraîneur haïtien se présente n'importe où, il aura un diplôme valable pouvant lui permettre de travailler. C'est ce qui se fait à travers le monde. Il nous faut une réforme totale dans le football et tout doit passer par la formation. Le football, c'est un outil de développement et aussi bien un business. L'entraîneur qui souhaite se former doit investir son argent pour le faire. A titre d'exemple, je suis allé en Irlande pour suivre un cours et cela m'a coûté près de 7 000 euros excluant billets d'avion et les frais d'hôtel. Par-dessus tout, la FHF doit mettre sur pied un programme de bourse. De ce fait, les entraîneurs formés en Haïti, doivent être envoyés à l'étranger pour qu'ils puissent se perfectionner. La FHF doit aussi imposer graduellement le niveau requis pour qu'un entraîneur puisse prendre la tête d'une équipe de football évoluant, soit en D1, D2 ou D3, et ce, jusqu'à ce qu'on devienne professionnel », a-t-il commenté tout en fait allusion aux professeurs d'éducation physique qui font leurs études à Cuba ou en Afrique. Il y a beaucoup de footballeurs qui ont un bon niveau intellectuel en Haïti et nos pédagogues méritent d'être formés afin qu'ils puissent en retour servir le football Haïtien.

« Angelo Jean-Baptiste et le poste de Directeur Technique Nationale de la FHF »

« Je dirige présentement une académie de football au Canada, et ce, après avoir travaillé pour le compte d’une pléiade d’entités sportives, entre autres, entraîneur chef équipe féminine Fabrose PLSQ (2019-2020) et FC Laval (2020 – 2021). Je suis aussi consultant auprès de deux clubs de football là-bas et j'enseigne le football au niveau de certaines écoles, sans oublier que j'ai deux propositions en Afrique et en Amérique du Sud. Cependant, j'ai toujours pris plaisir à aider Haïti en envoyant des jeunes au Centre de formation Camp Nous de 2012 à nos jours. Vu que ce poste exige beaucoup de responsabilités et de disponibilité, je dois encore réfléchir avant d’aller en besogne », a-t-il fait savoir tout en laissant une porte ouverte pour être un conseiller technique de la FHF.

Pour clore cette longue interview, on a abordé avec Angelo Jean-Baptiste un aspect très important qui n’est autre qu’un plan annuel pour le football national. Selon ses dires, la planification annuelle peut paraître des fois difficile, voire complexe, car l'intérêt principal d'une planification est de garder un fil conducteur à l'année sans risque d'oublier l'apprentissage et le travail des différents termes technique et tactique. Idéalement, la planification, confie-t-il, devra s'intégrer dans son projet technique du club ce qui doit emmener à une continuité entre les différentes catégories.

« Est-ce que nos entraîneurs ont eu des cours de psychologie sportive ? Savent-ils comment planifier une saison, c’est-à-dire : un microcycle, un macrocycle et un mesocycle ? Au Canada, il y a un programme qui s'appelle le PNC (programme national de certification des entraîneurs) à travers lequel on donne non seulement des cours de football spécifique, mais il y a aussi les aspects théoriques qu'il faut prendre en considération. Ce programme doit être fait en collaboration avec le ministère des Sports pour pouvoir développer ces aspects-là chez les entraîneurs. Cela va influencer non seulement les clubs, mais aussi les écoles ainsi que les équipes nationales. Je ne veux pas minimiser nos entraîneurs, cependant, j'ai eu le temps d'échanger avec beaucoup d'entre eux, j'ai pu constater que la périodisation tactique est comme pour eux du chinois. Ils ont la compétence, mais ils ont besoin d’un renforcement. Un travail doit se faire au niveau de l'État haïtien et les fédérations ».

Nous reviendrons dans un autre article sur les propos tenus par le technicien sur les sélections féminine senior, engagée aux barrages de la Coupe du Monde de la FIFA, Australie et Nouvelle-Zélande 2023, et masculine qui aura à disputer deux rencontres en mars 2023 dans le cadre de la Ligue des Nations de la CONCACAF, avant l’édition 2023 de la Gold Cup.  



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