Se faire soigner au temps du "peyi lòk"

Publié le 2022-09-16 | lenouvelliste.com

Comme pour la Covid-19, le phénomène peyi lòk commence à s'installer dans le quotidien des Haïtiens, bousculant les habitudes de vie et obligeant chaque famille à s'accommoder avec l'imprévisibilité absolue.

Face à ce qui semblait être un mouvement spontané de courte durée contre l'annonce d'une éventuelle augmentation du prix des produits pétroliers à la pompe le lundi 12 septembre 2022, notamment dans la commune de Delmas, l'aire métropolitaine de Port au Prince s'est réveillée littéralement en détresse respiratoire le lendemain. Une colonne de fumée embrase le ciel de la capitale.

Tel est un brasier -à bout de souffle- tout est matière à feu.

Les quartiers se transforment en parcelles de territoires perdus, si proches et si loin, c'est le retour des barricades. Sur le pavé, un mélange hétéroclite de tout ce qui est visible avec une masse moléculaire. Quelques pierres, des piles d'immondices, une branche d'arbre, un panneau publicitaire, une table, une carcasse de voiture ou tout simplement quelques jeunes proférant des menaces.

Dans ce tohu tohu qui prend à rebrousse-poil toutes les couches sociales, trois (3) personnes tentent l'impossible. Ils essaient de traverser Port-au-Prince en voiture.

Le vrombissement du moteur, entre Delmas 32 et Christ Roi où ils essaient de se frayer un chemin, agace ceux qui surveillent les barricades. Les gardiens crient au scandale.

"C'est une provocation", martèle un jeune apparemment dans la vingtaine.

Le conducteur sort de la voiture et tente de raisonner ceux qui acceptent de l'écouter. Ça commence par des hurlements et finit par un hochement de la tête synonyme d'un acquiescement compréhensif.

"Ils veulent se faire tuer pour une voiture, ces gens-là sont fous", commente une dame qui tient un petit commerce de boissons gazeuses au marché de Christ-Roi.

Grand fût son étonnement de constater quelques minutes plus tard que ces gens qui ont les nerfs sur l'épiderme finissent par accepter d'enlever une partie de la barricade pour laisser passer la voiture et la remettre la barricade aussitot après le passage du véhicule.

L'image est unique en cette première journée de "peyi lòk", mais il est impossible de la capter avec une caméra, elle restera dans la tête des riverains.

Un petit cortège de quatre personnes accepte même d'accompagner la voiture qui se dirige vers l'avenue John Brown depuis la rue Christ roi.

C'est sans succès qu'ils essaieront de dire quoi que ce soit, la voiture est prise entre plusieurs barricade de pierres qui donnent sur la route de Bourdon, l'une d'entre elles se prolonge vers Lalue par l'avenue John Brown et une dernière délimite la Rue Rivière non loin du Rectorat de l'université d'état d'Haïti.

Personne ne comprend comment un homme sain d'esprit peut envisager de traverser autant de barricades avec une voiture dans un contexte aussi fragile. Les commentaires pleuvent dans tous les sens.

Dans un dernier geste désespéré, un passager sort de la voiture, tient la main d'une femme avec un sérum dans son bras. La voiture continue d'essuyer quelques jets de pierres, mais elle avance. L'homme qui tient le bras explique avec des mots devenus inaudibles pour ceux qui assistent la scène de loin, un premier groupe semble comprendre.

D'un petit groupe de 4 à un autre, ils se montrent moins agressifs, mais pas assez pour qu'ils puissent traverser une énième barricade.

"C'est une femme malade, elle a besoin de se rendre à l'hôpital du Canapé-vert, on doit laisser passer cette voiture", crie un chef de file sans pourtant faire l'unanimité parmis ceux qui guettent derrière les barricades.

"Il y aura toujours une situation, soit on le fait, soit on le fait pas", rétorque un membre du groupe avant de nuancer: "Ils doivent descendre pour enlever une partie de la barricade et s'assurer que tout soit bien arrangé après leur passage. C'est la dernière fois, vraiment la dernière fois sur la tête de ma mère", jure t-il.

Aidés par quelques riverains, ils ont pu traverser cette dernière grande barricade avant d'arriver à l'hôpital du Canapé-Vert que le conducteur ne connait que de nom.

"Tu tournes à gauche, au prochain Carrefour, puis tu tournes sur l'avenue Lamartinière en sens inverse et demandes à n'importe quelle personne de te montrer l'hôpital de Canapé Vert", indique une jeune fille pressée de rentrer chez elle.

La voiture tourne effectivement à gauche à grande vitesse, préoccupé par les cris de cette femme et aucun de ceux qui assistaient cette scène ne saura la suite, ni si ces gens ont rencontré d'autres difficultés ou s'ils ont pu arriver à destination.

Il reste les innombrables interrogations et le constat d'une péripétie sans nom pour se faire soigner au temps du "peyi lòk".

Entre le témoignage de médecins qui reçoivent des appels de patients en détresse parce qu'ils n'ont plus de médicaments, la réalité de ceux qui doivent bénéficier d'une séance de dialyse, les hôpitaux qui fonctionnent en sous effectif, ceux qui doivent bénéficier d'une intervention chirurgicale en urgence, il faut avoir la capacité d'improviser, du courage et essayer de tenir à l'impossible pour survivre par les temps difficiles qui s'annoncent.



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