" Frère Jacques, ô grand Jacques " : le vibrant hommage de Faubert Bolivar à Jacques Stephen Alexis

Comme d'autres auteurs avant lui, Faubert Bolivar rend hommage à l'éminent écrivain haïtien Jacques Stephen Alexis. Celui qui a obtenu, en 2015, pour sa pièce « La Flambeau », une mention spéciale du Prix Henri Deschamps s'adresse à son frère de plume Jacques. Faubert Bolivar, l'invité d'honneur de la 4e édition de Festithéâtrecréole à Montréal, ce philosophe, enseignant, dramaturge, comédien et poète de son état, le directeur artistique de l’association dénommée BALISAILLE, à la Martinique, campe le grand Jacques Stephen Alexis pour le centenaire de sa naissance, cette année.

Publié le 2022-09-23 | lenouvelliste.com

" Frère Jacques, ô grand Jacques....

Vousauriez eu cent ans cette année, mais vous n’eûtes pas la joie de fêter votre quarantième anniversaire.

L’immonde François Duvalier vous a mangé.

Vous vous étiez dressé sur sa route, il était plus fort que vous, il vous a emporté.

Il souhaitait faire de la terre des ancêtres un tas de cendre, vous vouliez l’en empêcher.

Il rêvait d’être l’unique citoyen, vous existiez.

Il avait pour mission de détruire son peuple, vous poussiez la bravoure jusqu’à y faire barrage".

C'est en ces termes, avec des mots profonds, que le poète haïtien Faubert Bolivar s'adresse à Jacques Stephen Alexis, dans le cadre du centenaire de sa naissance. C'est avec des mots de regrets que l'écrivain Faubert Bolivar s'adresse à Jacques Stephen Alexis. Comme dans une lettre adressée à Jacques pour le centenaire de sa naissance, le poète exprime son regret face au départ prématuré de Jacques qui n'avait que trente-neuf ans. Sans passer par quatre chemins, le professeur de philosophie dans le pays d'Aimé Césaire pointe du doigt le dictateur François Duvalier comme l'autteur de l'assassinat de l'écrivain.

Pour Faubert Bolivar, l'auteur de Compère Général Soleil s'est mis en travers du rêve empoisonné de Français Duvalier. Il s'est mis debout comme un seul homme contre ce tyran qui voulait assujettir ce peuple qui a juré de vivre libre ou mourir. Selon le dramaturge, le romancier de Les Arbres musiciens a osé regarder en face l'homme de 57 et s'opposait farouchement à son pouvoir de folie. A bien comprendre les mots de l'écrivain, l'auteur de " L'espace d'un cillement" savait qu'il mettait sa vie en péril, mais il voulait le faire avec tout son être pour sa mère-patrie.

Il rêvait d’être l’unique citoyen, vous existiez.

Il avait pour mission de détruire son peuple, vous poussiez la bravoure jusqu’à y faire barrage.

Il vous a broyé les os, il vous a gâté la chair.

Répondant à l’appel de votre terre, vous déposiez votre vie dans une corbeille que vous tendiez à votre patrie-matrie.

" Frère Jacques, ô grand Jacques", un texte poignant et profond. Un texte hommage au grand Jacques Stephen Alexis qui aurait eu cent ans cette année s'il vivait encore. Dans cette vibrante lettre, le philosophe rend aussi hommage à d'autres grandes figures haïtiennes qui, selon lui, poursuivaient à leur manière le rêve de Jacques et ont aussi payé de leur vie la cause nationale.

Frère Jacques, ô grand Jacques…

Il y a tant de crimes et si peu de criminels dans notre pays.

Nous n’avons plus de place dans nos mémoires pour ranger nos morts.

Depuis le sinistre docteur, nous produisons des morts comme jadis nous produisions le café.

Pierre Richard Brisson.

Willems Édouard.

Roche, Jacques tout comme vous.

Farah Martine Lhérisson.

Monferrier Dorval.

Antoinette Duclaire.

Guy Malary.

Antoine Izméry.

Dominique. Lui fut Jean.

Grégory Saint-Hilaire.

Évelyne Sincère.

François Latour

Mille autres.

Dix mille autres.

Cent, trois cent, neuf cent mille autres.

Tant et tant d’autres, troués.

Beaucoup et beaucoup de noms, sacrifiés, gaspillés, perdus.

Tous et toutes exécutés, criblés de balles, leur sang ravine entre nos yeux

Et, mélangé avec nos sueurs, frôle nos lèvres.

Est-ce ce goût de sang et de sueur, la truelle qui scella ma parole ?

Né aux Gonaïves (Artibonite), le 20 avril 1961, Jacques Stéphen Alexis aurait eu cent ans s'il vivait encore. Jacques est une figure imposante du XXe siècle haïtien; ses livres à succès dépassent nos frontières. Compère Général Soleil (1955), Les Arbres musiciens (1957), L’Espace d’un cillement (1959) et un recueil de contes et nouvelles, « Romancero aux étoiles » (1960) sont devenus des classiques de la littérature haïtienne. Opposant farouche de la dictature de François Duvalier, Jacques Stephen Alexis est porté disparu, en avril 1961, après son débarquement au Môle Saint-Nicolas .



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