Dollar : combien de taux existe-t-il et qui fixe le vrai taux ?

Publié le 2022-08-24 | lenouvelliste.com

Le taux de référence diffusé par la Banque de la République d’Haïti n’est destiné à fixer ni le taux à la vente ni le taux à l’achat du dollar en Haïti, a admis le gouverneur de la BRH lundi 22 août 2022, lors de la conférence de presse la plus attendue de l’année.

Selon le patron de la Banque des banques, le taux de référence est obtenu à partir des prix du dollar pratiqués par les banques et les agents de change. Il est pondéré par un coefficient retenu par la BRH pour le secteur informel. 

C’est ce mix qui est vendu à grand renfort de publicité chaque jour par le régulateur.

Admettre que le taux de référence ne représente pas une référence est un grand pas pour aller vers la vérité des prix sur le marché des changes. 

Le taux de référence qui ne permet pas d’acheter un dollar en Haïti est pourtant utilisé pour faire perdre des revenus à l’Etat car il est le taux officiel de la douane. 

En participant à réduire les recettes douanières et fiscales, le très officiel taux de référence participe à alimenter le déficit budgétaire qui pénalise la gourde…

Le taux de référence qui n’est qu’un indice est surtout le taux qui sert à payer les transferts reçus de la diaspora quand le récipiendaire n’a pas bénéficié d’un virement direct sur son compte en banque. 

Le taux de référence ne sert à rien mais il participe de l’appauvrissement à grande échelle de la population haïtienne qui vit essentiellement des transferts.

Jusqu’à aujourd’hui la BRH n’a pas lancé de campagne de publicité pour inviter tous les Haïtiens à recevoir leur transfert par virement bancaire. La Banque centrale se doit de lancer cette campagne.

Avec les mécanismes mis en place par la BRH depuis deux ans, le marché informel se renforce et déstabilise le change…

Le taux de référence tout comme le taux moyen d’acquisition - autre information disponible quotidiennement à la Banque de la République d’Haïti- ne reflète pas la réalité du marché. La BRH doit soit suspendre leur usage ou améliorer les modes de calculs qu’elle applique pour les déterminer, modes qu’elle est la seule à maîtriser.

Hélas, le taux de référence et le taux moyen d’acquisition qui permettent de faire les calculs officiels dans l’économie nationale ne sont pas les seuls taux qui dansent au grand bal du désordre sur le marché des changes.

D’abord, il y a le taux de la rue. Ce taux se scinde en plusieurs taux. Le dollar ne s’achète pas au même prix à Port-au-Prince qu’il s’achète en province. Chaque quartier de la capitale a son taux. Chaque ville de province son taux. Le taux de Léogâne n’est pas celui du Cap-Haïtien et ainsi de suite. Au Cap, le taux au centre-ville n’est pas celui de la station balnéaire de Labadee. Le prix du dollar n’est pas le même à l’aéroport international Toussaint Louverture qu’à Pétion-Ville. Chaque magasin à son taux. Chaque cambiste ou chaque market a son taux. Chaque maison de transfert a ses taux, idem pour les sous-agents et leurs rabatteurs.

Et le taux de la rue peut varier plusieurs fois par jour si nécessaire. Il n’existe pas un taux informel mais plusieurs taux sur le marché informel du change.

Dans le monde formel, la Banque de la République d’Haïti à ses taux. Chaque banque commerciale et chaque agent de change accrédité à ses taux. Dans la même banque et chez le même agent de change, le même jour, chaque client peut bénéficier d’un taux particulier. A l’achat comme à la vente. Suivant le montant qu’il vend ou qu’il achète et suivant son historique ou ses amitiés.

Ce 24 août 2022, il existe aussi le taux imposé par la BRH pour acheter des dollars, huit millions cinq cent mille, qu’elle a mis à la disposition des banques commerciales. Mais là encore tout dépend à quel secteur d’activité vous appartenez, vous aurez accès ou pas aux taux imposés par la BRH.

Le taux appliqué par la douane est le seul qui respecte quotidiennement le taux de référence parce que les importateurs y trouvent leur compte. Ils s’en servent pour payer les taxes jamais pour fixer les prix de leurs produits.

Sur le marché très libre des changes, il existe un taux pour les grosses transactions. Il n’a rien à voir avec aucun taux connu. 

Sur le marché des changes la règle est simple : plus vous voulez acheter des dollars plus le taux est élevé. 

Le vrai taux qui fixe le prix de tous les produits que les Haïtiens consomment n’est fixé ni par l’Etat haïtien ni par le régulateur. Ce taux est le taux anticipé par les importateurs. C’est un taux de précaution. Il est le plus élevé des taux mais n’est affiché nulle part. Là encore chaque importateur et chaque prestataire de service à son taux personnel qu’il établit tout seul

Le taux le plus bas est le taux préférentiel accordé aux importateurs de produits pétroliers. C’est par décision du ministère de l’Economie et des Finances de concert avec la BRH que ce « spécial parmi les spéciaux » est fixé.

Dans le marché aux mille taux, il existe aussi le taux des cartes de crédit. Ce taux fixé par chaque banque est une particularité accordée aux institutions émettrices pour leur permettre de gruger les clients haïtiens qui -même quand ils ont des dollars sur leur compte en banque- ne peuvent pas s’en servir sur leur carte de crédit. 

La BRH a inventé un certain cannibalisme financier qui fait que chaque jour des milliers d’Haïtiens qui ont- prenons un exemple- 100 dollars américains en banque et qui dépensent 100 dollars à l’étranger ne peuvent pas rembourser leur crédit car ils vendent les 100 dollars ils n’ont jamais assez de gourdes pour payer ce que la banque leur facture pour leur dépense de 100 dollars américains.

Le taux des cartes de crédit fait partie d’un mécanisme de dépossession machiavélique.

Avec tous ces taux, la vraie question n’est pas combien de taux existe mais qui fixe le taux de change en Haïti ?

Il y a deux groupes de faiseurs de taux : ceux qui ont beaucoup de dollars (exportateurs, ONG, institutions internationales, maisons de transfert) et ceux qui achètent beaucoup de dollars (importateurs, de tous types entreprises exportatrices de bénéfices et de placements à l’étranger, secteur pétrolier).

Les grands vendeurs peuvent imposer leur taux. Les grands acheteurs suivent ou pas. De ce marchandage naît le taux de change qui est appliqué à l’économie.

Les dindons demeurent les récipiendaires de petits montants et les consommateurs haïtiens qui paient au prix fort les biens et services dans l’économie.

En dernier ressort, la BRH a décidé elle aussi de s’inventer un rôle de faiseur de taux. Malheureusement on se demande encore et encore, après le miracle de 2020, au service de qui ou de quoi travaille la Banque de la République d’Haïti sur le marché des changes. La BRH va-t-elle enfin œuvrer pour alléger les factures pour les consommateurs haïtiens ou va-t-elle continuer à tout faire pour alléger la bourse des Haïtiens.

En ignorant le grand désordre des taux multiples – dans certaines villes de province on achetait le dollar à 90 gourdes ce 24 août alors que le même dollar se vendait à 130 gourdes sur le marché formel- la Banque de la République d’Haïti (inventeur des faux taux) renforce le grand déséquilibre sur le marché des changes. Avant 2020, la différence entre achat et vente dépassait rarement 10 points. Elle était de 40 points ce 24 août.



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