Livres au féminin

« Livres au féminin » pour la mémoire de Jessica Nazaire

Publié le 2022-08-12 | lenouvelliste.com

Me voilà dans une petite salle de spectacle à l’Alliance française du Cap-Haïtien pour commenter l’œuvre de Jessica Nazaire. Nous sommes le mercredi 10 août. Salle comble. Silence religieux. Que dire d’une poétesse qui a capté la fragilité des êtres, la douleur de vivre pour nous dire le monde sans sa splendeur ? Sa poésie est une résistance. Elle écrivait pour s’engager contre l’oppression, la corruption, la misère, l’injustice sociale. Même s'il y a l’amour, la douceur, la tendresse, il y a toujours un vers qui nous rappele que ici « le chaos est jouissif. »

La première fois que j’ai lu le manuscrit de son unique recueil de poèmes titré « Pwa grate » j’avais un sentiment de solitude. Je ressentais un chaos au fond de moi. C’est comme si son livre était la voix de toute la méchanceté des hommes. En lisant le manuscrit, j’entendais des murmures, des silences troublants, des cris. Son livre est un désert de voix oubliées, abandonnées. Jessica Nazaire savait que son livre est une radiographie de voix. Elle voulait toucher le cœur de l’humain avec ses poèmes. « Se pa fòt mwen/Si mo yo mate nan bouch mwen/Si vwa m vin degrenngòch/ Nan rale souf nan pla men men lòt moun ». Ce jour-là son livre a pris ma main et me mettait face au destin des hommes. Jessica Nazaire porte la voix des enfants, des femmes et des hommes sans espérance.

« Lamitye

Pa koute moun

k ap mete bonnanj nou sou graj

sa pou n fè lavi

si se pa pou n fè jou yo esklav soupi n »

L’œuvre de  Jessica Nazaire nous frappe en plein cœur. En tant que femme et poétesse, Jessica Nazaire a su mesurer la force des commencements. Fondée en partie sur la corruption, la violence, la mort, la vie, la nostalgie et l’existence, sa poésie évoque surtout un monde dans le chaos. La mort et la violence constituaient les thèmes principaux de sa poésie qui nous apprend que la mort n’empêche pas le triomphe implacable de la vie sur tout ce qui vit. C’est-à-dire qu’il faut compter avec les rituels de la vie, cette inconnue. La poésie de Jessica Nazaire est une invitation. Une invitation à aimer l’autre. Une invitation à la « belle amour humaine. Une invitation à toucher l’autre visage du monde.

Chez Jessica Nazaire, le poème est toujours un coup de poing et la lumière se glisse toujours entre les mots, qui sont le tissu des jours et la trace des gestes. « Pwa grate » (Édition de la rosée) est aussi un hymne à l’amour. « Chak fwa w ap mache/bri pye w reponn nan kè ».

Ce que j’aime dans sa poésie, c’est l’originalité de son langage, la profondeur de ses métaphores, ses images et son discours. Elle utilise une langue inspirée  avec des images surréalistes pour nous mettre face au réel. Le souffle de sa poésie nous berce et nous dit parfois le monde avec douceur.  Un véritable écrivain doit avoir sa propre langue. Jessica Nazaire a sa propre langue, sa musique et son rythme. Quand on écoute sa musique on entend le chant de la rivière, le bruit de la mer mais, surtout, l'écho de la douleur du monde.

Chaque phrase. Chaque strophe nous fait rêver. Nous sommes face à un poète qui touche notre âme, notre sensibilité d'homme. Si la mort et la douleur sont le thème recurrent de son receuil il y a surtout la disparition. « Cheri kwè m si w vle/ depi lè w kite m nan/ pwen sansib mwen domaje/ tout men k manyen m se zepeng titèt ». 



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