L’effet papillon

Publié le 2022-08-04 | lenouvelliste.com

Au moment où les responsables des dernières institutions présentes au centre-ville doivent être en train de s’interroger sur l’urgence ou pas de déménager leur institution de leur adresse historique de Port-au-Prince devant les menaces des gangs, reviennent en mémoire les propos d’il y a une dizaine d’années d’un ancien gouverneur de la Banque centrale. 

Charles Castel pour ne pas le nommer, avait demandé lors de l’une de ses prises de parole remarquées, si un jour, à force de reculer, un stratège ne proposera pas de déplacer la Banque de la République d’Haïti à Kenskoff. 

Puisque tout le monde abandonne le centre-ville, cette commune montagneuse, loin de la capitale, pourrait devenir le refuge idéal, ironisait le banquier tout en lançant une vraie mise en garde.

Charles Castel, il faudra bien un jour lui rendre hommage, était l’un des rares, de ceux qui avaient autorité, qui souhaitaient la reconstruction du centre-ville de Port-au-Prince après le séisme du 12 janvier 2010.

Il n’a pas été écouté.

Douze ans plus tard, les derniers combattants se rendent. Il n’y a plus rien au cœur de Port-au-Prince. La débandade avait commencé après les évènements de 2004 et les pillages qui s'ensuivirent, puis elle s’est accentuée avec le tremblement de terre et elle prend une autre forme avec l’émergence de la toute-puissance des gangs depuis le 1erjuin 2021.

Aujourd’hui, les derniers qui se rendent au centre-ville de Port-au-Prince, pour y vendre ou y travailler, le font la peur au ventre les jours où s’y rendre est possible. Chacun se demande quoi faire ? Où aller ?

La Digicel, Denis O’Brien en tête, a perdu le pari de faire revivre le Marché en fer. Et, à partir de cette adresse historique, revivifier le centre-ville. L’investissement de plus de dix millions de dollars qu’O’Brien, le milliardaire avait fait de sa poche n’a pas été suivi de l’effet papillon espéré.

Au fil des années, la situation s’est dégradée au centre-ville et ni l’église catholique n’a foi en sa résurrection, car elle n’a pas reconstruit sa cathédrale, ni les hommes d’affaires ne se sont jetés sur les riches dépouilles de ses meilleures adresses historiques. 

De la PNH qui ne voulait pas assurer la sécurité des magasins et dépôts du centre-ville après le séisme à l’abandon total par les forces de sécurité du périmètre historique de la ville fondée en 1749, la capitale haïtienne vit des jours difficiles.

Beaucoup de rues et même des quartiers entiers sont laissés à l’abandon par peur des gangs. Commerces, institutions publiques et privées comme les propriétaires et locataires de logements d’habitation fuient des quartiers autrefois paisibles mais devenus zones de guerre.

L’étalement de la peur gagne du terrain lentement mais sûrement. Sans aucune réponse des responsables publics haïtiens. Dans la guerre de territoire qui se déroule en Haïti dans certaines villes, seuls les gangs résistent. Les uns contre les autres. Les armes à la main. Quand la police se présente c’est simplement pour ouvrir une route ou contenir une avancée. Il n’y a pas de politique sécuritaire pour reprendre les quartiers perdus ou pour protéger les populations affectées. On se demande même s’il existe une réflexion pour endiguer les prochains débordements.

Une dispute pour un sujet banal peut dégénérer en guerre de gangs meurtriers pendant des mois. Dans ce sens, l'effet papillon a des conséquences durables parce que le mal a un terrain plus favorable que le bien à Port-au-Prince.

Là où les millions de la Digicel n’ont pas pu entraîner un grand mouvement, les rafales des armes automatiques imposent l’emprise des gangs.

On peut vivre la situation actuelle de Port-au-Prince comme un cauchemar et attendre que le mauvais rêve s’achève. On peut l’étudier pour éviter que la plaie ne s’étende. On peut ne rien faire, continuer à faire comme si ce qui se passe n’est pas grave et attendre le prochain battement d’ailes qui se transformera en tragédie ailleurs.

Martissant a fait école. Il est temps que les autorités se mettent à l’écoute et commencent à apprendre de leurs erreurs et renoncements.



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