Les taux de change multiples, le mal absolu

Publié le 2022-08-01 | lenouvelliste.com

Il y a de cela deux ans, pour tenter de trouver une solution au problème de change, les autorités haïtiennes ont décidé de mettre la main sur le pactole des transferts. Une première.

Après des mois d’ajustements et de tâtonnements, le marché des changes a été totalement transformé. Par circulaire, la poule aux œufs d’or des transferts est depuis partagée entre la Banque de la République d’Haïti, les agents et sous-agents qui paient les transferts, les banques commerciales et les bénéficiaires.

Trois des acteurs étaient déjà dans le jeu. Le grand bénéficiaire demeure le dernier venu, l’Etat haïtien à travers la Banque centrale.

Dans un pays idéal, tout serait mis en œuvre pour que la nouvelle situation ne pénalise pas le plus grand nombre. Pas en Haïti. 

Après le choc de 2020, qui avait vu le plus grand tour de passe-passe pour renforcer artificiellement la gourde face au dollar américain, le taux de change (le vrai) est à son apogée et continue sa course. La gourde perd de la valeur chaque jour et le dollar est en route pour la lune. 140-145 gourdes pour un dollar, ce lundi 1er août 2022. 

Là encore, dans un pays normal on dirait que c’est normal quand on connaît toutes les faiblesses de l’économie haïtienne. Mais voilà qu’en plus des soubresauts et incertitudes, une anomalie majeure s’est installée dans le paysage : il y a plusieurs taux en vigueur dans le pays.

Le premier taux est calculé à partir d’un artifice qui satisfait le régulateur. Il se nomme le taux de référence. Pour le trouver, chaque banque annonce à combien il achète le dollar et la moyenne est établie. 

Très bien peut-on dire, sauf que les banques n’appliquent ce taux que pour acheter un dollar. Oui, 1 dollar. 

Dès qu’on en veut deux, le taux change. Il s’envole. 

Mais chaque jour le pays apprend le taux de référence du jour basé sur un taux qui ne permet pas d’acheter deux dollars.

Le deuxième taux est le taux moyen d’acquisition. Il est plus proche de la vérité, sauf que là aussi le régulateur accepte un jeu faussé. Le taux moyen d’acquisition est lui aussi une moyenne car il existe un taux pour chaque palier. Voulez-vous acheter dans une banque commerciale 100 - 1000 - 5000 - 10 000 dollars. A chaque palier son taux. 

Cette moyenne est plus élevée que le taux de référence du jour qui est connu de tous. Mais ne croyez pas que vous vous approcherez pour autant du vrai taux. Du taux de change qui détermine les prix dans l’économie la plus dépendante des importations qui est la nôtre.

Passé dix mille dollars, les taux ne sont plus affichés. Il faut négocier au cas par cas. Et comme le dollar est une marchandise particulière, le prix unitaire augmente avec l’augmentation de la quantité recherchée. 

Les commerçants et les importateurs qui recherchent des millions de dollars, doivent sortir du marché bancaire et doivent aller négocier directement avec ceux : cambistes, ONG, ambassade, usines de la sous-traitance et autres acteurs qui ont à vendre des montants importants en dollars.

A ce niveau il n’y a plus de taux fixé, annoncé, calculé ou pris en compte dans les statistiques de la BRH. Le marché est totalement libre de fixer le prix de vente du dollar, le vrai fameux taux de change.

N’ayant pas assez de dollars pour servir le marché, la BRH feint d’ignorer cette situation. 

Incapables de proposer des solutions, le ministère de l’Économie et des Finances, la Direction générale des impôts, l’UCREF et l'ULCC ferment les yeux sur le plus grand marché d’Haïti. Aucune instance ne cherche à savoir si le vrai et gros marché des changes relève du blanchiment, du commerce ou de toute autre activité, légale ou illicite.

Haïti a de plus en plus de dollars chaque année pour importer de plus en plus sans que le système n’arrive à réguler le marché.

Là encore, on dirait que laisser la main invisible agir n’est pas la pire des solutions.

Le mal est ailleurs. Les dollars disponibles dans l’économie haïtienne proviennent avant tout des transferts de la diaspora et voilà que depuis deux ans en soutenant la politique des taux multiples l’Etat haïtien fait perdre 10-20-30% de l’argent de chaque transfert parce que les petits porteurs ne peuvent pas vendre leur dollar au vrai taux du marché.

Même les banques commerciales se plaignent de la situation. 

Les clients qui reçoivent directement des dollars sur leur compte préfèrent les retirer pour aller les vendre sur le marché informel, là où le taux est meilleur mais échappe à tout contrôle. Pour un ou cinq points de pourcentage de plus, parce qu’elles doivent respecter les faux taux mis en place avec la BRH, les banques commerciales et l’économie formelle perdent la trace des dollars légalement entrés dans l’économie.

Ce même État haïtien, parce qu’il ne régule pas le vrai marché des changes, fait payer toutes les marchandises importées 10-20-30% plus cher par ceux qui vivent en Haïti car les prix de revient de tout commerçant se basent sur le vrai taux de change.

Enfin, comme si cela ne suffisait pas. A cause de sa politique permanente de financer son budget par de la création monétaire, la fameuse planche à billet, l’Etat ajoute l’inflation à la facture. Les gourdes du secteur public font pression sur l’offre de dollar. 29% le taux d’inflation en glissement annuel en ce mois d’août, au plus haut depuis 2003.

Et, en dernière punition, l’incapacité de l’Etat de permettre la vente des produits pétroliers aux vrais prix du marché alimente une tension permanente sur le taux de change. Les compagnies pétrolières locales ont beaucoup de gourdes et cherchent constamment beaucoup de dollars dans une course qui voit la mauvaise monnaie chasser la bonne.

A cause d’une succession de manquements pour réguler le marché et parce que seuls les plus faibles en paient le prix, l’Etat haïtien laisse en place la plus mauvaise des politiques de change et crée des pauvres en masse dans le pays le plus pauvre de l’hémisphère.

La politique de change alimente une bonne partie de nos malheurs. Tout le monde y perd. L'Etat ne gagne rien. Et les contextes d'après peyi lòk, d'incertitudes politiques, d'insécurité, de covid pesant et de guerre en Ukraine, n'arrangent rien.

Cela se passe en 2022. Sous les yeux de tous. Dans un grand silence. Les solutions alimentent les problèmes. Le piège parfait des taux de change multiples est le mal absolu. 



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