Des morts, encore des morts, le gouvernement se tait 

Publié le 2022-07-25 | lenouvelliste.com

Au centre-ville de Port-au-Prince, des rafales d’armes automatiques ont rythmé la journée du lundi 25 juillet 2022. En milieu d’après-midi, des hommes armés, dont des enfants soldats, pieds nus, armes automatiques à la main, ont été remarqués à certains endroits au centre de la capitale d’Haïti.

Sur Tik Tok, une courte vidéo a montré la progression des hommes de « Krache Dife », gang allié de la coalition G-9, à la rue des Fronts-Forts, au Bel-Air. En quelques secondes, on pouvait voir des positions fortifiées par des sacs de sable, des maisons aux façades trouées par des projectiles, des rues vides et végétalisées. 

« G-9 a envahi Bel-Air depuis 2 heures du matin », a confié un résident de ce quartier. « Il y a des morts et des blessés », a alerté cette source. 

Si les S.O.S sont lancés à des journalistes, il est cependant difficile de vérifier de manière indépendante le bilan de ces affrontements, comme à Cité Soleil où,  selon les Nations unies, entre le 8 et le 17 juillet 2022, plus de 471 personnes ont été tuées, blessées ou sont portées disparues. 

La veille, dimanche, le gang 400 Mawozo a rendu encore plus atroce l’assassinat de l’inspecteur de police Réginald Laleau, 45 ans, issu de la 14e promotion, affecté au commissariat de la Croix-des-Bouquets. Le corps du policier, assassiné par des bandits dans l’enceinte de l'église Assemblée de Dieu à Meyer, peu après le culte, aux environs de midi, dimanche 24 juillet 2022, a été emporté dans le fief de Lanmò San Jou pour y être mutilé. Le chef de gang avait annoncé qu’il tuerait les policiers du back-up « Men l ap fè san », nom donné à l’un des véhicules blindés de la Police nationale d'Haïti (PNH) qui patrouillaient dans les zones tenues par son gang. 

Le même jour au village Vilampeta, Clercine 8, à Carradeux, cinq hommes, en tenue décontractée qui jouaient aux dominos, ont été criblés de balles par des hommes circulant à moto. « Ils ont tiré pour tuer », a fait savoir le juge de paix de Croix-des-Missions. « Certaines victimes ont été touchées à la tête. Nous avons trouvé des douilles de 9 mm sur la scène du crime », a rapporté le magistrat qui a verbalisé les cadavres. Le mobile n’est pas encore connu. Le commissaire de police de Tabarre, Livenston Gauthier, a annoncé l’ouverture d’une enquête.

Hors des frontières d’Haïti, dimanche, à l’aube, un navire transportant des migrants haïtiens, après avoir quitté les Bahamas, a fait naufrage au large, sur une mer démontée. 15 femmes, un homme et un enfant ont trouvé la mort. Les corps sans vie arrachés aux dents de la mer, posés sur une bâche bleue, ont été photographiés. Certaines, les yeux fermés, avaient une mousse blanchâtre à la bouche, comme ces onze femmes mortes en mer, qui avaient droit à un service religieux à Porto-Rico. La mort est aussi au bout du voyage pour un Haïtien, Dr Roberto Peigne, qui fuyait Haïti à cause de l’insécurité.Travaillant comme chauffeur-livreur de nourriture, il a été tué par balle le mercredi 13 juillet 2022 près de Southwest Ewing Avenue et Southwest Addie Street à Port St Lucie dans l'État de Floride, aux Etats-Unis.

La semaine dernière, d’autres quartiers de la grande agglomération urbaine de Port-au-Prince ont été le théâtre de violence, des personnes tuées, de mise en scène de la barbarie. A Laboule 12, des rafales d’armes automatiques avaient été signalées. « Ti Makak est de retour », avait lâché une source pétrie d’inquiétudes. Comme c’est le cas depuis un certain temps, une vidéo mettant en scène la barbarie est partagée. « Ce sont les hommes qui occupaient chez moi sur demande de Toto. Je viens de les dechouke »,  a lâché une voix que l’on impute à Ti Makak, le chef de gang de Laboule 12. « Men istwa gran nèg nan peyi m yo. Se yo ki ap ame ti jèn », a accusé cette voix off au moment de braquer la caméra de son smartphone sur cinq cadavres, quatre hommes et une femme tués par balle. « Ils gèrent des terrains pour Toto », a-t-il poursuivi. Il a filmé un fusil Ak-47 et un M-4 monté d’un télescope. Il affirme n’être pas un kidnappeur. La voix off accuse les nantis de « kraze » le pays.

Quelques jours plus tôt, lundi, c’est la vidéo d’une exécution sommaire qui était virale. Un homme, que l’on présente comme Daniel Edmond, longeait un sentier, à la lisière d’une muraille. L’homme, en chemise, veste sur le bras gauche, était suivi par des hommes, dont son bourreau, vêtu de rouge, la tête ceinte d’un mouchoir de la même couleur, pistolet en main. « C’est l’un d’eux que nous avons capturé. C’est le porte-parole des hommes de Savien », lance une voix off. Sur les talons de l’homme, qui marche à pas décidés, le front altier, une demi-douzaine d’individus. « San m ap koule, kriminèl o. Ou pa wè m inosan », entonnaient ces individus. Au bout de la clôture, l’homme demande quel chemin suivre. Six coups de feu retentissent. La victime meurt. Sans battre. Son sang encore chaud gicle, tache l’avant de sa chemise. L’un de ses bourreaux demande une machette. « Machette », lance cette voix. Un autre homme s’exécute. Il assène plusieurs coups de machette au cadavre encore chaud.                                                         

À Boucan-Carré, dans le Plateau central, la directrice de l’école nationale, Néhémie Joseph, 52 ans, a été tuée dans la matinée du 19 juillet, en rentrant chez elle, aux environs de 11 heures du matin. Autour du corps sans vie, des pierres maculées d’un liquide rougeâtre, semblable à du sang, ont été retrouvées. « Selon la clameur publique, ce crime aurait été commis par les neveux de la victime », a confié à Le Nouvelliste le juge de paix de Boucan Carré, Degrave Hosnack. Plusieurs mandats d’amener ont été décernés contre les suspects, a poursuivi le juge de paix.

Alors que la barbarie est enveloppée d'ordinaire par les bandits et que les chefs, incapables de tenir en respect les hordes de criminels, font semblant, personne ne sait quelle mise à mort sera mise en scène les jours qui viennent.

La PNH qui compte beaucoup de morts dans ses rangs, au moins 30 du 1 janvier au 22 juillet, selon Lionel Lazare, porte-parole du syndicat de police Synapoha, vit au rythme des promesses de matériels qui ne sont toujours pas livrés. Plus de 10 millions de dollars d’équipements ont été commandés, a confirmé, sur Magik 9, le ministre de l’Economie et des Finances, Michel Patrick Boivert, lundi 25 juillet 2022.

Le chef du CSPN, Ariel Henry, pour sa première année au pouvoir, année marquée par le siège renforcée de la zone métropolitaine par les gangs, a fait de nouvelles promesses. Il est temps de rassurer et d’agir mais ses lieutenants, les ministres de l’Intérieur et celui de la Justice sont aux abonnés absents.

Le ministre de la Justice, autorité de tutelle de la PNH, est pris dans une petite tempête après les rebondissements dans l’affaire de libération de suspects, arrêtés dans le dossier d’importation d’armes et de munitions. Un de ses proches conseillers, étoile montante du barreau, Me Robinson Pierre-Louis, a été arrêté dans le cadre de cette affaire.



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