Entre hommages et attente de la vérité judiciaire un an après l’assassinat du président Jovenel Moïse

Publié le 2022-07-05 | lenouvelliste.com

Pèlerin 5. En contrebas de la résidence de feu Jovenel Moïse, gardée par des agents de l’Unité de sécurité générale du palais national (USGPN), une esquisse s’achève. Les traits du dernier président d’Haïti, les bras ouverts, s’exprimant via un microphone, sont bien révélés. « Nous envisageons une petite cérémonie d’hommages. Ceux qui le veulent pourront venir ici déposer des fleurs », a confié au Nouvelliste, en visite sur place, Michel Wilfrid, un habitant du quartier, mardi 5 juillet 2022.

À un jour du premier anniversaire de l’assassinat du président Moïse, chez lui, quasiment livré par sa garde rapprochée, Michel Wilfrid croit nécessaires les hommages, aussi bien que toutes les réponses sur cet événement ayant produit un choc bien au-delà des frontières d’Haïti.

Si la vérité judiciaire sur l’assassinat n’est toujours pas établie, il y a néanmoins des convictions bien ancrées quant au mobile et aux commanditaires potentiels. « J’ai tellement de questions sans réponses que je colle les morceaux pour avoir des réponses », a confié, en interview exclusive à Guerrier Henry à l'émission « Boukante Lapawòl » de radio Méga, l’ex-première dame Martine Moïse, le 4 juillet. 

La veuve du président dit ne pas connaitre la teneur de ce document emporté par les assaillants dont un avait mis en joue le président Moïse avant de l’abattre de plusieurs balles. Elle a cependant une conviction arrêtée sur les commanditaires potentiels de ce qu’elle qualifie de « massacre » de son mari.

Le président Moïse, dans ses efforts pour sortir l’Etat de la capture de certains intérêts économiques, au profit du peuple, s’est attiré la foudre de ces derniers. Il y avait des menaces publiques et d’autres qui ne l’étaient pas. « Mais le président n’avait pas peur. Il a choisi la mort pour nous ouvrir les yeux », a indiqué Martine Moïse, déplorant que son mari ait eu une « confiance aveugle » à l’égard de ceux qui assuraient sa sécurité.

Pour elle, son mari, ses enfants et le pays, l’ex-première dame a indiqué qu’elle « cherchera jusqu’au bout la justice ».

L’ex-Premier ministre Claude Joseph a lui aussi des convictions sur les commanditaires potentiels du crime. Interrogé par Robenson Geffrard, à l'émission « Haïti, Sa Kap Kwit », sur Télé 20, Claude Joseph maintient que « dans ce crime transversal, sont impliqués des secteurs politiques et économiques ». « Félix Badio, le PM Henry viennent du même camp politique. Vous avez Jaar qui est l’ami de Michel Martelly. Dimitri Hérard, choisi par le président Michel Martelly. Le crime est transversal… vous le voyez dans le gouvernement d'Ariel Henry », a indiqué l’ex-Premier ministre Claude Joseph, soulignant que « ce gouvernement fait obstruction à la justice ».

« Je ne vois pas ce dossier progresser pendant la période de transition politique. Lorsque le peuple sera de retour au pouvoir via un gouvernement légitime qu’il aura lui-même mis au pouvoir, la justice sera rendue à Jovenel Moïse et à sa famille », a confié au journal l’ex-président de la Chambre des députés Gary Bodeau.

« L’assassinat du président Jovenel, le 7 juillet 2021, en sa résidence privée, fait partie du drame haïtien et de la décomposition des institutions. Nous sommes à l’ère de la somalisation d’Haïti où le palais de justice de Port-au-Prince est occupé par des civils armés qui font la loi au vu et au su des autorités judiciaires. Alors comment demander à la justice de boucler une enquête aussi complexe que l’assassinat du 58e président du pays à un moment où elle n’arrive même pas à protéger ses employés et ses bâtiments ? », s’est-il demandé.

« Selon tous les articles que nous avons lu jusqu’ici dans les médias nord-américains, c’est un crime transnational planifié dans plusieurs pays, notamment aux États-Unis. Plusieurs suspects clés qui ont participé à ce crime sont sous le contrôle de la justice américaine et leur auditions est classifiée. Comment le juge aura-t-il accès à ces procès- verbaux d’audition indispensables à son travail ? », s’est demandé Gary Bodeau, soulignant que « sans la volonté politique du gouvernement d’Ariel Henry et le support soutenu de l’international, cette enquête n’a aucune chance d’aboutir à court terme ».

« Je suis sceptique ! », a-t-il confié au Nouvelliste avant d’appeler à l’assistance internationale. « Le gouvernement haïtien doit demander l’assistance internationale ou l’entraide judiciaire dans le cadre de cette affaire », a-t-il insisté.

« Je salue le courage du nouveau juge d'instruction en charge du dossier qui a accepté de faire son travail malgré les blocages et les difficultés. À vrai dire, je ne crois pas qu’il ait les moyens techniques, logistiques nécessaires pour mener à bien cette affaire », a avancé l’ex-président de la Chambre des députés.

Au Nouvelliste, le cinquième juge d’instruction en charge du dossier, a confié avoir posé des actes d’instruction. « Je suis en train d’auditionner des gens. Je ne peux pas vous parler », a répondu de façon laconique le magistrat instructeur Walter Wesser Voltaire, joint par téléphone par Le Nouvelliste le lundi 4 juillet 2022.

Par rapport à l’instruction, Pierre Espérance, coordonnateur du RNDDH, reste lui aussi sceptique. Il n’y a pas de volonté politique au plus haut niveau de l’Etat pour faire avancer ce dossier. Trop de gens impliqués dans ce crime sont protégés par des autorités, a affirmé le militant des droits humains, qui souhaite voir la police judiciaire poursuivre son enquête.

Le rapport de la DPCJ envoyé à la justice n’a exploité que 15 % des données et informations disponibles, a lâché Pierre Espérance qui a déploré le fait par le juge d’instruction d’auditionner des témoins alors que les Colombiens ne l’ont pas encore été. Sans détour, Pierre Espérance soutient qu’il n'ajoute pas foi à toutes les déclarations de la veuve du chef de l’Etat, Martine Moïse. Elle ne peut ne pas savoir la teneur du document emporté par les assaillants, l’équipe Delta, le groupe de Palacios, a-t-il estimé.

« Félix Badio est entré dans la résidence après l’assassinat. Il a emporté des documents et de l’argent », a indiqué Pierre Espérance. Martine Moïse connaissait Félix Badio. Ce dernier était pressenti pour devenir ministre de l’Intérieur au sein du gouvernement Henry, a poursuivi Pierre Espérance. Lorsque Martine Moïse est revenue au pays avant les funérailles, il avait demandé au ministre de la Justice, Rockfeller Vincent, quand est-ce qu’il allait appréhender Félix Badio, a expliqué Pierre Espérance.

« Le président Moïse s’est mis à dos des intérêts puissants dans plusieurs secteurs. Port, énergie, marché des produits pétroliers, entre autres. À certains moments, quelques-uns ont eu la conviction qu’il les évinçait à son profit et au profit de ses alliés. Tout ça peut avoir contribué à son assassinat », a confié une source assez sceptique quant à la manifestation rapide et complète de la vérité judiciaire.

Alors que le gouvernement et la famille Moïse s’apprêtent à rendre hommage séparément au défunt président, il y a aussi des portraits au vitriol du Jovenel Moïse et de son régime.

« L’émotion avait pris le dessus. Cela semblait venir d’un thriller politique écrit par un scénariste de l’extrême : un président assassiné dans une maison pleine de dollars, sans un geste pour le défendre. Les larmes et l’horreur inspirées par le spectacle avaient fait oublier ce qui tenait de l’évidence : la mort de Jovenel  Moïse ne changeait rien, ne signifiait rien », a écrit l’écrivain Lyonel Trouillot dans sa chronique dans Le Nouvelliste . « Un pouvoir mafieux, un discours délirant. Jovenel Moïse vivant ou mort, la continuité de rapports traditionnels entre Etat et Nation, la continuité des rapports sociaux produisant trop d’inégalités et d’exclusion, ne pouvaient que produire et reproduire de la dégradation », a indiqué Trouillot. « Que le banditisme avait atteint les sommets comme arme politique, nous le savions. Son pouvoir n’avait cessé de nous le démontrer, parfois de le revendiquer. Que l’homme seul se prenant pour Dieu mourait parfois seul, exécuté par des comparses ou des proches ou encore d’anciens partenaires ne pouvant l’accompagner dans une folie qui menace leurs intérêts, l’histoire des monarques comme celle des grandes familles mafieuses nous l’avait appris », a-t-il poursuivi. « Pauvre Jovenel. Une mort qui n’inaugure rien, ne met fin à rien. Un cadavre pour rien, qui arpente, solitaire, la rue des pas perdus… », a conclu Trouillot.



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