Lyonel Vivien, le dur à cuir de l’atelier Pobèf

Publié le 2022-07-05 | lenouvelliste.com

À Clercine ce 29 juin, il est 12 h 37. La journée ronge ses heures. Une cacophonie, mélangeant vrombissements et klaxons d'automobiles, agrémentée des voix des marchandes ambulantes, couvre le crépitement des armes. À quelques encablures de la base de la Brigade d’intervention motorisée (BIM), quelques policiers effectuent des vérifications de routine. À un jet de pierre, Lyonel Vivien dirige son atelier de cuir dénommé « Pobèf » comme pour faire référence à la peau de bœuf, matière première pour produire le cuir.

À l’intérieur, tout ou presque est étalé. Des chaussures, des sacs d’écoliers, des sacs de bureau, des sacs à main dessinés avec des vèvè, des sacs de voyage, des étuis, des panneaux de selles, des museaux, etc. Lyonel Vivien, le maitre des lieux, se donne quelques secondes pour pianoter sur son téléphone et clore une conversation avant de recevoir l’équipe du Nouvelliste. Et de raconter son histoire. Notamment celle du cuir extrait à partir de la peau de bœuf. « Je ne fais que transmettre un héritage familial. Je n’ai pas choisi ce métier. Cela fait partie de mon histoire. Ma famille dirigeait une tannerie à Martissant. On vendait du cuir à des commerçants », a-t-il confié.

Au cours d’un séjour aux Etats-Unis, Lyonel Vivien s’est rendu compte de l’importance accordée au cuir au pays de l’Oncle Sam. Voilà pourquoi il s’est formé en design à une prestigieuse école à New York. «  Après cette formation, je suis revenu en Haïti. J’ai monté mon atelier. Au début, nous étions à la rue Macajoux. Ensuite, nous avions déménagé à la rue Dr Aubry. Maintenant, nous sommes à Clercine. Nous développons un concept haïtien qui maintient vivant ce que nous avons l’habitude de confectionner dans le temps. Nous sommes en train de revitaliser ces styles afin de ne pas renoncer à notre passé », a expliqué Vivien, affirmant qu’il s’occupe de tout ce qui a rapport avec le design dans son entreprise.

Au départ, il était facile pour Vivien de trouver les matières premières. La réalité est tout autre à l’heure actuelle. La majorité des tanneries ont fermé leurs portes. Les dernières à mettre la clé sous la porte ont été contraintes de le faire à cause de la guerre des gangs à Martissant. Selon l'artisan, on produit moins de bœufs alors que les Haïtiens consomment beaucoup plus leur peau. « La situation est très critique. Il y a toujours un marché de cuir à la rue des Fronts-Forts. Mais les prix deviennent faramineux à cause de la forte demande. Pour faire face à cette situation, nous sommes obligés de nous tourner vers la République dominicaine. Mais le cuir dominicain n’est pas de si bonne qualité. Ici, nous avons des produits bio alors que là-bas, les produits chimiques sont très en vogue », a-t-il décrit.

En plus de la rareté des matières premières, Lyonel Vivien a également déploré l’absence d’usine de production d’accessoires en Haïti. « Je peux fabriquer une ceinture, mais je ne pourrai pas en fabriquer 100 sur le même modèle. Puisque très rapidement je ne vais pas trouver des boucles identiques. Cette situation empêche aux artisans haïtiens de produire à grande échelle. Nous sommes obligés de recourir à la récupération », a-t-il expliqué.

En dépit de ces difficultés, qui ont une incidence sur les prix des produits finis, Lyonel Vivien se félicite de l’engouement des clients. « Nous recevons toujours des demandes en Haïti comme de l’étranger. Nos produits sont très appréciés lors des foires Artisanat en fête. Les temps sont durs. Nous ne tenons pas rigueur aux clients sur les prix. On s’adapte à la réalité du marché », s'est-il résigné.

Alors que son atelier se situe dans la plaine du Cul-de-Sac, où deux gangs armés s'affrontent constamment, Lyonel Vivien ne veut pas se laisser décourager. Il affirme avoir débuté avec la formation de plusieurs jeunes afin de leur transmettre cet héritage. Parce qu’au milieu de ce tumulte, le septuagénaire veut garder espoir. « Tout est éphémère. Haïti n’a certes jamais connu cette situation de terreur, entretenue par des gangs lourdement armés, mais tout le monde ne peut pas partir. J’ai dû partir à un moment mais je suis revenu parce que je ne trouvais pas mieux ailleurs. Toute situation d’insécurité en Haïti a une durée de vie. Jésus pratiquait le bien, mais il s’est fait tuer. Que dire de ceux qui sont en train de commettre le mal ? », a-t-il philosophé.



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