Comme un hommage à Dieudonné Larose

Publié le 2022-06-27 | lenouvelliste.com

Il s’appelle Dieudonné Larose.  Pour beaucoup, il restera la voix de « Mandela », de « Accident », ou encore de « Joli minou ». Ces musiques étaient portées par un orchestre qui n’était en compétition avec personne et ont pu devenir des hits absolus.

Ceux qui n’ont pas fredonné « Mandela », « Accident », ou « Joli minou » dans les années 90 n’étaient pas en Haïti ni dans la diaspora. Ceux qui n’ont pas frémi quand Larose les reprend en spectacle et que la partie du public qui a l’âge pour continuer à apprécier ces succès chante à tue-tête ne sont pas des mélomanes.

De Shoogar Combo à Larose et Missile 727, en passant par DP Express et Méridional de Montréal pour aboutir à son actuelle carrière en solo, Larose c’est aussi 43 ans de carrière professionnelle, 31 albums et des dizaines de chansons qui attendent d’être enregistrées. Portrait d’un chanteur doté d’un timbre de voix singulier et qui vit de musique et … d’amour.

Il est presque midi quand nous retrouvons Dieudonné Larose à l’aéroport de Newark, dans le New Jersey pour cette entrevue. La rencontre avec un monsieur de 77 ans n’aura pas lieu. La personne au point de rendez-vous est mince, droite, souriante. S'il a des cheveux blancs, cela ne se voit guère. Larose fait trente ans de moins que son âge. La voix est posée et calme, autre surprise pour celui qui sait enflammer les foules avec sa façon particulière de chanter. Pourtant, il se dit timide. Il y a donc un Larose sur scène et un autre en privé.

En ce samedi de fin de printemps, l’artiste s'apprête à s’envoler pour l’Europe où il doit donner des concerts et entamer des négociations pour le lancement éventuel de sa propre marque de vêtements. Mais il est à l’aéroport plus de six heures à l’avance. Quelle surprise ! 

« Je suis très ponctuel, j’arrive toujours bien avant l’heure, imaginez mon tourment quand j’étais dans les groupes musicaux ! Les musiciens te donnent rendez-vous à 10 heures, ils arrivent à midi », l'entends-je dire au téléphone à son interlocuteur qui s’étonne qu’il soit déjà au comptoir, encore fermé, de la ligne aérienne. 

Tandis qu’il termine son appel pour se concentrer sur notre rendez-vous, nous avons assez de temps pour scruter ce monsieur qui vient de célébrer ses 77 ans. Il est né le 5 juin 1945, confirme-t-il. Avec ce look streetwear qu’il affiche dans cet ensemble de survêtement blanc composé d’une veste zippée ouverte sur une chemisette blanche où reposent ses bijoux un peu extravagants, il ne fait pas son âge. Il aura beau dire qu’il tient sa ligne grâce à un régime alimentaire simple, une philosophie de vie où l’amour du prochain règne en maître, des jus naturels dont il a le secret, on demeure perplexe ! 

Larose, ce Larose qu’on aime tant, a-t-il vraiment 77 ans ? Le mystère de sa jeunesse éternelle restera un secret. « Les gens peuvent ne pas le croire, mais c’est cela », assure-t-il, trop fier de ne manquer qu’une seule dent à son âge.

Un autodidacte

Né à Port-au-Prince, Dieudonné Larose partage son enfance entre la capitale et la ville de Cabaret. Sa mère Marie Thérèse Josaphat est une vraie mélomane. « Elle dansait tous les rythmes et tous les styles », se rappelle Larose, nostalgique des berceuses qu’elle lui chantait. Son père, Jean Larose, est un prêtre vaudou. Entre le lycée Fabre Nicolas Geffrard et le lycée Toussaint Louverture, il effectue ses classes primaires et secondaires jusqu’en rhéto. Puis, il enchaîne sur des études professionnelles. « La vie n’était pas trop facile pour nous », se remémore-t-il, comme si subitement il se rendait compte de tout le chemin qu’il a parcouru. En effet, pour ce chanteur, compositeur, tambourineur, tout n’était pas écrit d’avance. 

Dieudonné Larose, c’est avant tout un autodidacte. Un homme qui à force d’observation et de pratique est arrivé à percer la mécanique des choses. Avec la ferveur de ceux qui savent qu’ils n’ont d’autre choix que de se débrouiller pour vivre, le jeune Dieudonné a roulé sa bosse un peu partout. « Chez nous, il n’y a tellement pas d’encadrement, il faut toucher à 50 choses pour espérer pouvoir se nourrir avec les fruits d’une. » Il a joué au football, a appris le karaté qu’il a aussi enseigné à un certain moment, a assisté son père chef pâtissier à la fameuse Boulangerie Saint-Marc. Aujourd’hui encore, il adore cuisiner.  « J’étais très intelligent. Dès que je voyais quelqu’un faire quelque chose, je savais que je pouvais le faire aussi si je m’y mettais. Jusqu’à présent je suis en train d’apprendre, je fais des recherches personnelles. Si vous vous contentez simplement d’aller à l’école en négligeant de faire un travail personnel, c’est peine perdue. L’éducation passe avant tout par soi-même », laisse entendre celui qui actuellement étudie la sonorisation. 

La couture, il l’a apprise à 15 ans après une déconvenue avec un tailleur. « Je me rappelle je lui avais demandé de me confectionner des vêtements pour aller à une fête. Quand j’ai été récupérer mon habit le jour convenu, il m’a dit qu’il n’avait pas eu le temps de s’y mettre. Je me rappelle avoir pleuré. Depuis lors, je me suis résolu à apprendre à coudre ».  Des années plus tard, il a perfectionné son art, et jusqu’à aujourd’hui, il coud lui-même ses costumes de scène. « Je veux toujours être différent. Quand on est sur scène, il est important de briller. Dès fois vous ne pouvez pas trouver cet éclat dans les magasins, c’est à vous de le créer » avance Dieudonné Larose, artiste jusqu’à la moelle. 

Une carrière en dents de scie

« J’ai grandi dans un univers musical. Je ne peux pas vous dire quand j’ai commencé à chanter, se wè m m wè m pran mikwo an », explique celui qui a débuté sa carrière en amateur sur des scènes dont il ne garde que de très vagues souvenirs. Il se rappelle la troupe "Les amants de la littérature", à laquelle la chanteuse Barbara Guillaume l’a introduite, évoque cette belle époque du théâtre haïtien où l’on jouait Pèlen Tèt, Ti Sentaniz. Il a évolué au sein de petits groupes comme Las Mariachis, Compas Express, Africa Express ou encore Friends Connection. Mais le déclic ne se produit qu’avec Shoogar Combo qui le repère lors d’une performance avec le groupe Friends Connection à Pétion-Ville. Pour lui, c'est avec le Shoogar Combo que sa carrière de chanteur professionnel a débuté. Avant, il s'amusait. 

La place St-Pierre, c’est là que tout a commencé, confie Larose, qui rejoint, en 1982, cette équipe de musiciens déjà professionnels qui lui fournit l’encadrement dont il a besoin. Trois mois plus tard, il entame des tournées avec ce groupe en Haïti aussi bien qu’à l’étranger. Une expérience enrichissante qui lui permet d’acquérir de la maturité. Le groupe se dissout après trois ans. Avec Shoogar Combo, Dieudonné Larose se retrouve sur près de cinq albums, dont quelques morceaux à succès tels que “Manman”. « C’était ma première chanson, mon premier succès, je l’ai composée avec Adrien Dupuy », précise Dieudonné Larose. 

Puis on retrouve Dieudonné Larose au sein de DP Express, l’un des groupes les plus populaires des années 80. Une expérience qu’il qualifie d’émouvante, d’extraordinaire. Mais encore une fois, ce ne sera que pour une courte durée. 1986, c’est la fin du règne des Duvalier. Avec la crise politique, il est très difficile de continuer à faire de la musique. Il part le 17 juillet 1987 à destination du Canada. « C’est une date qui m’a beaucoup marqué. Je ne voulais pas partir. Mais les circonstances de la vie m’y ont obligé. Le pays était devenu invivable. Et moi j’avais déjà une femme et trois enfants, sans oublier ma mère et d’autres membres de ma famille. Je ne suis pas parti pour moi. J’étais connu, j’aurais pu me débrouiller tout seul, mais je l’ai fait pour ma famille. Je suis arrivé seul au Canada. Je n’avais personne, sinon Larose… ”. 

Au Canada, Larose s’était dit qu’il ne se préoccuperait que de son travail et de ses études.  Pourtant l’appel de la musique ne tarda pas à arriver. Et bien entendu, il n’y résiste pas. Il reprend le micro en faisant un passage éclair au sein de Dixie Band, conclut un accord avec Méridional de Montréal qui débouchera sur “Larose et Missile 727”. Mais encore une fois, l'aventure collective ne dure pas. “ Le groupe s’effondre en 1991 après une tournée internationale. Il y avait un problème entre le management du groupe et les musiciens. On a mis cela sur mon compte. Mais la vérité est que les musiciens voulaient changer de management. Quand ils en ont parlé au propriétaire, ce dernier leur a expliqué que s’il rompait le contrat, les musiciens devraient accepter d’honorer le contrat qu’il avait avec moi en me gardant. Et c’est alors qu’ils ont décidé “si vous aviez un contrat avec Larose, gardez-le, nous, nous allons faire autre chose”. C’est ainsi que l’histoire s’est terminée. C’était de l’ignorance, un manque de maturité ”, dit-il avec une note de regret dans la voix estimant que les choses auraient pu se régler autrement. 

Depuis cet épisode douloureux, Dieudonné Larose fait cavalier seul. Entre tournées et prestations uniques dans des événements mondains divers un peu partout, notamment au Canada, aux États-Unis et dans les Antilles, il ne se plaint pas. Son horaire est chargé. Comme il le dit, il n’a pas de chance avec ce système. « Djaz avèk politik se de kote ki gen lanmò. Depi ou anvi mouri se nan bagay sa yo pou ou rantre. Nan djaz, toujou gen youn  ki pa renmen lòt, youn ki bezwen domine sou lòt, menm jan ak politik. Se kote sa a yo ki pa òganize, ki pa gen tèt ansanm, ki vin pa on modèl pou sosyete an », laisse-t-il tomber visiblement déçu. Pour l’heure, le chanteur, compositeur promet pour bientôt un nouvel album « Révolution mentale ». À l’entendre énumérer les différents titres déjà prêts, on sent que tout n’est qu’une question de temps.

Un chanteur responsable 

Même si le répertoire de l’artiste porte sur des histoires personnelles, la voix de Dieudonné Larose a porté plusieurs causes et revendications sociales, qu’elles soient de nature nationales ou universelles. Le sort des braceros en République dominicaine, l’esclavage, la guerre mondiale. « je suis un chanteur responsable. Pas engagé, mais responsable. Un artiste doit être impartial pour parler des problèmes de son pays et de ceux qui y vivent `», confie ce messager qui dit avoir la conscience tranquille à présent, estimant avoir diffusé assez de messages pour éveiller notre conscience. 

De temps à autre au cours de cette entrevue, il remonte les bretelles aux autorités et aux hommes politiques haïtiens qui se contentent de remplir leurs poches au lieu de résoudre les vrais problèmes sociaux qui minent la société. Il insiste sur la nécessité d’encadrer véritablement les talents pour mieux canaliser les jeunes. Comme un palliatif à la délinquance juvénile. Toutefois, s’il se préoccupe de la situation actuelle du pays, il ne regrette pas pourtant d’avoir quitté Haïti. « Je ne regrette pas être parti. On moun tankou m, jan Ayiti ye la a, se nan gang pou ou viv ladan l, m tap al oblije al nan gang petèt, pase si talan pa ka sèvi w e fò w viv, fò w fonksyone…  Tout peyi ki pa kreye anplwa, ki pa ankadre moun, se anachi l ap fini pa ye », s’alarme-t-il. 

Un homme à femmes ?

Vingt-six enfants avec 12 mères, voilà un peu l’étendue de la famille Larose. Mais c’est le contraire qui aurait été étonnant puisque faire de la musique et faire l’amour viennent en tête de liste de ses activités favorites. « Si je m’y étais mis sérieusement, j’aurais pu avoir un millier d’enfants », lance-t-il mi sérieux, mi amusé. En réalité, il aime les enfants, et les femmes et ces derniers le lui retournent volontiers. « Je suis un homme aimé. Ce n’est pas une question d’argent, on m’aime naturellement. Certes, on peut refuser certaines relations, mais dèfwa lè w refize, yo pral ba w w non pote wi, fò w fè atansyon », ironise cet homme de 77 ans, qui ne fume ni ne boit, gardant un œil ouvert sur lui-même et sur la vie. 



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