Carte blanche à Jean-Claude Boyer

Éloge de la beauté dans ''Quelqu’un de l’entourage''  de Syto Cavé

Publié le 2022-06-24 | lenouvelliste.com

Quand on croise Syto, c’est, d’emblée, son calme, sa sérénité qui impressionnent. Courte moustache, couche de neige recouvrant la chevelure, sourire accueillant. Il ne parait pas du tout pressé. Plutôt toujours disposé à faire une halte pour engager la conversation. Aussitôt transpire son désir de rapprochement avec son interlocuteur, avec l’autre plus globalement. Il concocte toujours des projets d’écriture. Homme de théâtre venu à tâter de la poésie, à exceller dans le récit, le conte et le roman. En somme, un créateur complet.

Des récits inoubliables

Son récit « Pè Durand » habite à tout moment mon esprit, la confession finale m’impressionne :

--W ap fè kè ti papa ou sote, wi !

Et le père Durand fait une crise cardiaque. Une histoire de couvre-feu dans un Port-au-Prince au sol martelé par des bruits de bottes.

« Sachant tout, je vous aime bien. » Un récit, une nouvelle où la grand-mère couvre de sa tendresse tout son monde. J’ai toujours aimé sa confession touchante et apaisante.

Contrastes saisissants

Au soir du 1er juin 2022, j’ouvre son dernier né « Quelqu’un de l’entourage ! » pour tomber sur « Si beau ce pays! » où tout est contrastant. Appréciez, svp :

Si beau est et si triste ce pays !

Si dénigrant et si accueillant

Si mal compris, si émouvant

Si attrayant, si effrayant.

                                                                                                (p. 80 et 81)

Ces traits contrastants donnent, pourtant, des raisons d’espérer à un moment où la foi patriotique vacille. En raison de la descente aux enfers provoquée par les bandes armées. Des râtés, des approximations de la gouvernance. L’auteur, tel un prédicateur, semble nous dire : « N’ayez pas peur. Gardez l’espoir. Tout n’est pas perdu. »

Heureux mélange

Dans sa dernière création, Syto mêle poésie et récit. Come s’il était convaincu que la clarté vient du mélange. Je veux dire : pour se faire comprendre, pour partager ses sensations, ses sentiments, il ne faut pas s’enfermer dans un seul genre. Plus on use de moyens d’expression, plus le rapprochement devient réalité. La diversité du dire fait aboutir le projet.

Tout est donc beauté, clarté, luminosité dans « Quelqu’un de l’entourage ». On se priverait d’un plaisir sain si on ne parcourait pas sa dernière création. On navigue entre poésie, conte, nouvelle et récit. Au choix. Pour continuer à partager le ressenti de l’auteur devant son environnement sociétal, bref, les choses humaines.

Syto Cavé poursuit donc son exploration de la beauté avec « Quelqu’un de l’entourage ». Ce disant, je ne crois pas que je passe à côté de l’exprimé. Il faut lire toute création de l’auteur. C’est toujours un exercice enrichissant.

Domaine intérieur

« Contes et lettres », catégorise l’auteur de « Quelqu’un de l’entourage ». Je clarifierais en ajoutant : Pensées et confidences. Parce que tout est intime dans ces pages luxueuses. En effet, dévoilement de l’intériorité. Ce qu’on vit au-dedans de son chez-soi. Seulement, dès la première de couverture, s’encadre en gros plan un œil, enrobé de nuages et qui balise la végétation—de jeunes tiges plus précisément. Quel message envoie-t-il donc, le narrateur ? Est-ce celui d’un curieux, d’un scrutateur, d’un guetteur, d’un veilleur ? Ou avec cet œil aux paupières abondantes, circulaires, il semble dire : Je laisse courir mon regard sur tout ce qu’il y a d’humain.  « La quête d’humanité ». La nostalgie d’un kuonidé « Nougat » (p131), victime d’un accident évitable. L’attendrissement pour les handicapés « Solution » (p 139) : les culs-de-jatte bègues. Impitoyable nature ou injuste nature ?

Un poète à part entière

Syto Cavé, ce me semble, n’assume pas son statut de poète. Comme Brel, d’ailleurs. Mais le lecteur n’a qu’à parcourir « Tintinnade » pour réaliser que l’auteur est un sacré marqueur de mots. Il les aligne à la perfection :

Un matin de sang !

Un matin sagouin !

Un matin – Tintin !

Un jour, je te le jure…

Plus loin, on savoure :

            La mer a le murmure d’une jupe froissée

            Qui ressemble à la tienne

            Au seuil du mois de mai

            Je t’aimerai comme je t’aime

                                                            (p 90)

Cette chute finale est, d’ailleurs, le titre du poème. Bel et bien un vigoureux poème avec des arrangements expressifs très suaves.

Comme Brel, il crée des néologismes. Exemple : « J’ai appris à la désaimer » (p 46). D’ailleurs, il a l’accent brélien, le style brélien avec « Passiflore » (p 91 – 93). Et si c’était du Charles Péguy dans « Les Tapisseries », le religieux en moins ?

Je ne résiste pas à la tentation de piqueter une tournure sous forme de questionnement :

            Joues-tu d’un geste aurore (…) ? (p 57)

Comme par la voix d’Albert. Il se souvient de François Villon. (p146). Comme il y a de la grâce quand précisément à la manière de Villon ou de Carl Brouard, il esquisse des pas de danse avec les mots :

Bien plus qu’avant

Plus loin qu’antan

Avant le vent

Avant canton

                                                                                                (p 55)

Dans le geste gracieux de tourner les pages, ce dire expressif est constant. On a affaire à un poète, un vrai manieur de mots. J’ai failli dire… de balles. Exquis, suave et puissant que ce déluge du verbe. Syto n’a pas à renier son talent poétique.

Finale

Je vous le disais : dans la conception, sont intercalés des récits, des contes avec projection sur Thézin, un personnage légendaire. Ce qui imprime à « Quelqu’un de l’entourage » une cadence toute de modernité, sans reniement des traditions. En somme, une publication sortant de l’ordinaire. 150 pages de ravissement. Du bien dire et du beau dire.

                                                                                                                                    

   Jean-Claude Boyer
Auteur


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