Guerre des gangs

Martissant livré aux bandits depuis 12 mois…

Il n’existe aucun bilan, aucune statistique, aucune donnée officielle sur le nombre de personnes tuées ces 12 derniers mois dans la guerre des gangs à Martissant. Depuis le mardi 1er juin 2021, ce quartier de Port-au-Prince a basculé dans le chaos total. Cet important tronçon de la route nationale numéro 2 situé au cœur de la capitale devenu depuis un an un « No man’s land » est l’expression de la faillite de l’État haïtien.  

Publié le 2022-06-01 | lenouvelliste.com

Nombreuses sont les victimes; de simples citoyens, des professeurs, des enseignants, des étudiants, des commerçants ou autres qui un jour ont eu le malheur de se retrouver sur la route de Martissant. Jamais ils n’auraient imaginé finir dans les intestins d’un chien ou d’un porc dans cette zone. Les plus « chanceux » ont été tués dans leur voiture comme Esperanta Guerrier, 95 ans, dont le véhicule avait été criblé de balles le samedi 6 octobre 2021, ou encore Steevenson Théodore, 19 ans, tué le lundi 30 mai 2022 dans un bus de transport en commun de la compagnie ‘’ Voix des Anges’’.

Il n’y a pas non plus de statistique sur le nombre de femmes et filles violées par ces bandits sans foi ni loi. Certaines femmes ont été contraintes de descendre de leurs véhicules avant d’être violées à même le sol à Martissant, rapportent des témoins oculaires.  

Il y a aussi beaucoup de pertes en vies humaines parmi les bandits qui s’affrontent. Mais la population civile demeure la principale victime de cette guerre sanglante. « Si vous vivez dans les hauteurs de Martissant ou au Bicentenaire, vous êtes l’ennemi du gang de Tibwa. Tout comme si vous vivez à Fontamara ou dans une partie de Martissant vous êtes l’ennemi des groupes armés de Grand-Ravine et de Village-de-Dieu. Lors des attaques, ils ouvrent le feu de façon indiscriminée tant sur des hommes armés que sur la population. C’est courant dans les deux camps », a confié au Nouvelliste un résident de Fontamara.

Si au début de cette guerre meurtrière le 1er juin 2021 les gangs armés de Village-de-Dieu et de Grand-Ravine se sont alliés pour affronter celui de Tibwa afin de contrôler notamment le quartier de Martissant 4 et Martissant 23 où il y avait un complexe commercial, un terminal pétrolier et un marché, un an après, on ne sait même plus pourquoi ils sont toujours en guerre parce qu’il n’y a plus de centre commercial, plus de marché ni de terminal pétrolier .

Aujourd’hui, puisqu’il n’y a plus d’activités commerciales à Martissant, le kidnapping, le détournement de véhicules et le rançonnement des rares usagers de la route deviennent leurs seules sources financières connues. 12 mois à se battre sans arrêt, ça a un coût en munitions, en achat de nouvelles armes à feu et en entretien des soldats.   

C’est maintenant connu de tous, les propriétaires de véhicules de transport en commun qui fréquentent la route de Martissant sont bien obligés de pactiser avec les bandits pour avoir le droit de passage. Plusieurs commerçants et chauffeurs avaient déjà avoué au journal qu’ils paient régulièrement les bandits pour pouvoir traverser la route de Martissant avec leurs marchandises ou des passagers.

12 mois après, les bandits ont tout simplement détruit Martissant. Depuis juin 2021, des dizaines de milliers de personnes ont fui ce quartier. Écoles, églises, hôpitaux et commerce ont été pillés et brûlés.

Les conséquences économiques pour la commune de Carrefour et les quatre départements du grand Sud (Nippes, Sud, Grand’Anse, Sud-Est) dépendants de la route nationale numéro 2 pour rester connecter avec Port-au-Prince et le reste du pays sont désastreuses. La guerre des gangs à Martissant « a entièrement détruit l’économie du Sud ces 12 derniers mois. Il y a maintenant davantage de pauvreté. Aujourd’hui, manger est un luxe… »,  a déploré Pierre Léger, un homme d’affaires très connu dans le Sud.

Alors que des groupes organisés aux Cayes prévoyaient de lancer le 1er juin 2022 une grève générale dans le grand Sud pour forcer les autorités à résoudre le problème à Martissant, le gouvernement a rapidement dépêché trois ministres (Commerce, Intérieur et Environnement) et la Police nationale a aussi envoyé des émissaires aux Cayes, pas pour débloquer la situation sur la route nationale numéro 2, mais pour désamorcer ce mouvement de protestation.

Après de longues heures de négociations, les leaders des organisations dans le Sud ont accordé 15 jours au gouvernement pour résoudre le problème à Martissant.

Les promesses en l’air des autorités…

De Léon Charles à Frantz Elbé à la tête de la Police nationale d'Haïti, de Claude Joseph à Ariel Henry à la tête de la Primature et au Conseil supérieur de la Police nationale (CSPN), il n’y a eu que des promesses non tenues pour un retour à l’ordre à Martissant. Les groupes armés qui contrôlent la route nationale numéro 2 se sont depuis renforcés. Ils tiennent les autorités en échec et la population de Carrefour et des quatre départements du grand Sud en otage.

En février dernier, le Premier ministre Ariel Henry avait déclaré : « Je donne la garantie que le tronçon de route de Martissant menant vers le grand Sud sera dégagé et le contrôle sera repris par la Police nationale d'Haïti (PNH) qui, malgré ses faibles moyens, peut se réjouir de probants résultats dans la lutte contre l'insécurité et le banditisme. »

 « Dans les meilleurs délais, la police dégagera la route de Martissant. Le rôle du gouvernement et de la police est de permettre la libre circulation des personnes et des biens. C’est l’une de nos grandes priorités », avait affirmé Ariel Henry.

« Nous commençons à identifier ceux qui alimentent et financent les gangs. La situation de notre pays doit changer. Chaque citoyen doit pouvoir vivre et circuler librement dans son pays »,  promettait le chef du Conseil supérieur de la police nationale.

Récemment, c’est le directeur général de la Police nationale qui a lui-même demandé à la population un court délai pour mettre fin à la guerre des gangs à Martissant.

« La situation à Martissant est une préoccupation pour le gouvernement, la police et la population. Je sais que la population est à bout de souffle. Elle ne peut plus attendre, cette impatience est justifiée. Nous le comprenons. Nous demandons tout simplement à la population de croire en la police. Nous demandons un court délai afin de remédier à la situation. La police et le gouvernement travaillent sur cette question spéciale. Je crois que dans peu de temps le problème sera résolu », avait promis Frantz Elbé lors d’une conférence de presse le 9 mai dernier.

En attendant, les groupes armés se substituent à l’Etat dans les zones qu’ils contrôlent. Ils imposent leur volonté et y règnent en toute impunité.  



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