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Les coopératives d’épargne et de crédit ont-elles surmonté le krach de 2002 ?

Publié le 2022-05-16 | lenouvelliste.com

Jocelyn Jean Baptiste et Louisemane Beaubrun, cadres à la Direction de l’inspection générale des caisses populaires (DIGCP) de la Banque de la République d’Haïti (BRH), ont présenté un survol de la situation financière des coopératives d’épargne et de crédit (CEC) entre septembre 2020 et septembre 2021 à la 12e édition du Sommet international de la finance, organisée par le Group Croissance à l’hôtel Marriott les 25, 26 et 27 avril 2022. « Les CEC jouent un rôle important dans l’architecture de la microfinance en Haïti. Leur spécificité en tant qu’entreprise et leur objectif principal font d’elles le type d’institution financière le plus éparpillé sur le territoire national, et elles desservent la couche la plus défavorisée de la population haïtienne.», ont-ils indiqué.

Par définition, une coopérative est une association de personnes volontairement réunies pour satisfaire leurs aspirations et besoins économiques, sociaux et culturels dont l’objectif principal est de collecter l’épargne de ses membres et de leur accorder du crédit. Dans un pays où l’accès au crédit demeure très limité et souvent restreint à un petit groupe spécifique, il est donc normal que la coopérative comme mouvement attire la population. C’est donc sans surprise que ce mouvement allait connaitre un essor considérable mais aussi anarchique au cours des années 90.

L’absence d’un cadre légal et d’institution de contrôle allait conduire au krach de 2002 où un grand nombre de sociétaires avaient perdu toute leur épargne placée dans les CEC. Cet évènement a été vécu comme un vrai coup de massue sur la tête des sociétaires victimes. La loi du 26 juin 2002 sur la constitution, l’organisation, le contrôle et la surveillance des coopératives d’épargne et de crédit (CEC) a permis de combler cette lacune et aidé au relèvement du secteur. Cette loi a été complétée par le décret du 5 juin 2020 sur les institutions de microfinance.

 À voir l’évolution de la situation financière du secteur coopératif de septembre 2020 à septembre 2021 présentée par les cadres de la DIGCP, on est tenté de croire que la population haïtienne a bel et bien repris confiance au dit mouvement.

Une hausse de 59 % de l’excédent net d’exploitation entre septembre 2020 et setpembre 2021

Au 30 septembre 2021, environ 74 coopératives financières de premier niveau étaient recensées dans les dix départements du pays par la DIGCP. Le département de l’Ouest comptait le plus grand nombre avec 16 coopératives et celui de l’Artibonite avec 10. S’ensuivent les départements du Nord-Ouest et du Sud-Est avec 9 coopératives chacun, devant les départements du Centre et du Sud (7). Le Nord et la Grand’Anse, avec trois coopératives chacun, occupent le bas du classement, juste après le département des Nippes contenant cinq coopératives.

La DIGCP dénombre deux fédérations de CEC: Le Levier et Le Sociétaire ainsi qu’une association, en l’occurrence l’Association nationale des caisses populaires haïtiennes (ANACAPH). Au 30 septembre 2021, Le Levier disposait de 41 CEC-membres tandis Le Sociétaire en avait 10. À la même date, l’actif des coopératives s’élevait à 21,9 milliards de gourdes, soit une hausse de 22,3 %. Plus de la moitié de ce montant (11,5 milliards de gourdes) a été utilisé pour l’octroi des prêts. L’avoir des membres ou les fonds propres s’élevait à 4,1 milliards comptant pour 19 % de l’actif total, alors que le minimum exigé par la norme relative à la capitalisation est de 12.5%. Il a augmenté de 18 % entre septembre 2020 et septembre 2021.

Le rendement de l’actif (ROA) des CEC a augmenté de 1,29 point de pourcentage, passant de 3,75% en 2020 à 5,04% en 2021. De son côté, le rendement de l’avoir (ROE) a affiché une hausse significative en passant de 18,19 % au 30 septembre 2020 à 24,43% un an plus tard, soit une progression de 6,24 points de pourcentage. Les prêts nets ont cru de 4 points de pourcentage de plus que la croissance des dépôts. Ils totalisaient 11 milliards de gourdes et représentaient 67 % des dépôts au 30 septembre 2021.

Les coopératives détenaient un montant de liquidités qui s’élevait à 8,7 milliards de gourdes à la fin de l’exercice fiscal 2020-2021. Ce montant a connu une progression de 36 % par rapport à septembre 2020. Le ratio de liquidité est évalué à 53,24% du passif dépôt, alors que le minimum exigé par la norme relative à la gestion des liquidités est de 25%. Les CEC détiennent donc suffisamment de liquidités, ce qui leur confère une marge significative pour octroyer plus de crédit. Ils ont réalisé un excèdent net d’exploitation d’un milliard de gourdes, un montant en hausse de 59 % comparé à l’année précédente.

L’autre bonne performance du secteur a été la baisse substantielle des provisions pour créances douteuses qui sont passées de 693 millions de gourdes en 2020 à 546 millions au 30 septembre 2021, soit une diminution de 21 %.

Une assez grande concentration

Au cours de l’exercice 2020-2021, notent Jocelyn Jean Baptiste et Louisemane Beaubrun, l’activité du secteur coopératif a été dominée par les vingt plus grandes coopératives d’épargne et de crédit (CEC) du pays. Leur actif, leur portefeuille de crédit et leur épargne, par rapport au total de l’actif du secteur, représentaient respectivement 74,1 %, 75,5 % et 73.8%. Les trois plus grandes coopératives d’épargne et de crédit détiennent 25,3 % des actifs totaux du secteur. SOCOLAVIM occupe la 1ère place avec un actif représentant plus de 2 milliards de gourdes, soit 9,60% de l’actif total du secteur. Elle est suivie de CAPOSAC avec 1,8 milliard de gourdes (8,34%) et CPF du Cap-Haitien avec 1,6 milliard de gourdes (7,37%).

À la fin de l’exercice fiscal en 2020-2021, la DIGCP recensait 1 189 915 membres de CEC dont 60 % d’hommes, 36 % de femmes et 4 % de personnes morales (entreprises, associations). Les dirigeants des CEC étaient au nombre de 817 : 79 % d’hommes et 21% de femmes. Le secteur embauchait 1 874 employés dont 64% d’hommes et 36% de femmes. Les CEC peuvent donc jouer un rôle important dans le financement des micros, petites et moyennes entreprises en Haïti (MPME) ainsi que dans la création d'emplois.

À en croire les cadres de la DIGCP, les CEC subissent, elles aussi, les frais de l’insécurité ambiante tout en demeurant assez rentables. Ils précisent : « En dépit de l’environnement socioéconomique difficile dans lequel les CEC ont évolué au cours de l’exercice 2020-2021, le secteur a pu croitre et dégager des trop-perçus assez satisfaisants. Ceci dénote la résilience des coopératives d’épargne et de crédit. Certes, il y a des CEC qui ont été affectées par les turbulences sociopolitiques du pays et, par conséquent, se trouvent en situation difficile, mais grâce à la constitution du Fonds de soutien aux coopératives d’épargne et crédit, le secteur commence à être outillé pour aider ces caisses à retrouver leur santé financière. »

 Ce fonds a été créé par la BRH afin de financer les CEC qui sont en difficulté financière afin qu’elles puissent faire face à des besoins de financement soit pour soutenir leur croissance ou pour financer un projet.

Étant donné que les CEC sont éparpillées sur tout le territoire national et offrent des services financiers variés, poursuivent Jocelyn Jean Baptiste et Louisemane Beaubrun, elles se présentent comme le meilleur outil d’inclusion financière dont le pays dispose pour toucher les personnes habitant dans les zones les plus reculées du pays.

On reproche cependant aux CEC de trop se rapprocher des banques commerciales. Elles financent le commerce à 42,69%, le logement à 28,92% et la consommation à 16,44%. La part des crédits alloués au secteur agricole ne représente que 5,68%. La concentration au financement du commerce demeure trop élevée même si elle peut s’expliquer par une plus forte rentabilité du secteur ainsi qu’à un niveau de risque moins élevé, comparé à l’agriculture.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

Performances des CEC entre 2020 et 2021

Source : BRH/ DIGCP

Répartition des CEC par rang et milieu géographique

Source : BRH/ DIGCP

Thomas Lalime
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