Portraits croisés

De nouveaux élus : la fin d'une ère à la Faculté de médecine et de pharmacie de l'UEH

Le trio formé par les Drs Jean Claude Cadet, Jude Milcé et Magalie Rosemond se désagrège sous le poids de l'élection de nouveaux élus à la Faculté de médecine, de pharmacie, école de biologie médicale et école d'optométrie, les Drs Bernard Pierre et Marc-Felix Civil. À la tête de cette prestigieuse faculté vieille de plus de 150 ans depuis 2012, ce décanat mérite sa place dans l'histoire comme l'un des premiers à l'Université d'Etat d'Haïti (UEH) à réussir à faire sortir des décombres une faculté complètement détruite par le séisme du 12 janvier 2010.

Publié le 2022-05-13 | lenouvelliste.com

Une pharmacienne détentrice d'une maîtrise en toxicologie avec un CV long comme le bras, un médecin fils d'une des plus grandes sommités de l'ophtalmologie en Haïti ayant lui aussi construit une réputation solide comme un roc, et un chirurgien vasculaire qui revient de la Suisse avec des idées progressistes et révolutionnaires sur la façon d'enseigner la médecine en Haïti. 3 personnalités, 3 destins, souvent en désaccord, qui arrivent à faire tourner une faculté à plein régime pendant 10 ans.

Le Dr Jean Claude Cadet se présente souvent comme un bâtisseur. A défaut d'être le pionnier à la tête de certaines institutions, il se contente d'être présent au moment des virages et de tenir le bon rôle au tournant le plus décisif.

Élu doyen de la Faculté de médecine en 2012, après avoir occupé des postes de directeur exécutif de l'Hôpital de l'Université d'Etat d'Haïti (HUEH) et chef de service de l'ophtalmologie, la faculté se souviendra longtemps de son passage.

Au moment de se porter candidat à la tête de la FMP, il jouissait d'une réputation assez envieuse à la tête du service d'ophtalmologie de l'HUEH. « Innovateur, discipliné à la limite de la témérité, passionné », les qualificatifs ne manquent pas pour qualifier cet ophtalmologue de carrière. Lors de ces deux mandats, il a engagé le chantier de la reconstruction de la Faculté de médecine et de pharmacie jusqu'à son inauguration. Au-delà du financement de l'USAID, il a dû activer ses contacts personnels ici et ailleurs pour permettre à cette faculté de continuer à former des professionnels de santé de qualité.

« Eau, électricité, salle de sport, cafétéria, tout ce que le maigre budget de la faculté ne peut pas couvrir, tous les ingrédients qui ne rentrent pas dans la ligne budgétaire de l'USAID », en 10 ans, le Dr Jean Claude Cadet a dû se débrouiller comme un diable dans un bénitier pour faire tourner la machine de ce centre de formation médicale.

Egalement à son actif, un programme de perfectionnement des technologistes médicaux, devenus désormais des biologistes médicaux, ainsi que la création de la première école d'optométrie en Haïti, la deuxième de l'Amérique francophone.

Après 10 ans de bons et loyaux services comme doyen, le nouveau décanat a déjà exprimé sa volonté de garder le Dr Jean Claude Cadet à la tête de l'école d'optométrie de l'UEH. Il ne reste plus qu'à lui souhaiter bon succès !

Au vice-décanat de pharmacie, madame Magalie Rosemond a fait un travail tout aussi remarquable ces 10 dernières années. Sa première et, peut-être, sa plus grande contribution est le don de sa personne. La pharmacie est une profession peu exploitée en Haïti ; souvent les étudiants se perdent et se trompent d'objectif en cours de route tant les modèles de ceux qui ont réussi en faisant carrière dans cette profession sont rares.
En 2018, Le Nouvelliste avait rendu hommage à cette pharmacienne de 41 ans de carrière. « Professeur et ancienne monitrice à la Faculté de médecine et de pharmacie de l’Université d’État d’Haïti, spécialiste en toxicologie, détentrice d'une maîtrise en toxicologie de l’environnement, nommée en 2003 directrice de la pharmacie, du médicament et de la médecine traditionnelle au ministère de la Santé publique et de la Population, vice-doyenne de la faculté de pharmacie depuis 2012. »

Il faut remonter à des années pour trouver une personne aussi compétente, un parcours aussi inspirant, à la tête de la section de pharmacie, voire de la faculté tout entière comme en témoigne le nouveau vice-doyen, Dr Marc-Felix Civil, qui considère Magalie Rosemond et le Dr Jeanne Philippe parmi les femmes les plus remarquables qu'il a rencontrées dans son parcours universitaire.

Madame Rosemond a servi la faculté de médecine avec dévouement ; développé des partenariats pour améliorer l'enseignement de la pharmacie en Haïti dont certains sont freinés par la situation sécuritaire du pays ; multiplié ses contacts pour faciliter le déplacement des étudiants en pharmacie vers des sites de stage pratique ; donné une place à la médecine traditionnelle dans le cursus de formation. En témoigne la semaine d'histoire de la pharmacie organisée de concert avec le Bureau national d'ethnologie en 2019 ; elle a également travaillé avec des institutions locales, dont la Farmatrix, pour introduire un laboratoire de contrôle de qualité à la FMP. Elle dit avoir la conviction qu'il faut un renouvellement du secteur pharmaceutique haïtien ; ne cesse de travailler pour standardiser la formation des pharmaciens, défenseur de cette profession ; et reste attachée à l'idée de son auto-détermination à l'UEH à défaut de son autonomie.

Réélue pour un troisième mandat, la professeure évoque des raisons de convenance personnelle l'empêchant de continuer. L'autre personnalité de ce trio de la décennie post-séisme est le Dr Jude Milcé. Médecin, chirurgien vasculaire formé en Haïti et en Suisse, le Dr Jude Milcé est un progressiste avec des idées de l'enseignement qu'on peut qualifier aisément de révolutionnaires. 

Faisant allusion à sa formation en chirurgie vasculaire en Suisse, il dit avoir constaté beaucoup de faiblesses dans sa formation en arrivant en Europe où il était devenu chef de clinique de chirurgie vasculaire. Vice-doyen de médecine, il a ajouté de nouveaux cours comme la sociologie, la psychologie clinique et sociale, l'économie visant à rendre les médecins plus proches de la société et aboutir à une pratique médicale centrée sur le patient.
Au début de son deuxième mandat de vice-doyen s'occupant des affaires académiques, il a engagé la faculté de médecine dans le processus d'accréditation internationale de concert avec l'Agence universitaire de la francophonie, l'université Laval et l'université de Montréal ; il a œuvré durant ses deux mandats pour la bonne gouvernance et une révision du curriculum de formation basé sur une approche par compétence qui vient d'entrer en application cette année ; il a aussi donné une place prépondérante à la recherche dans la formation médicale.

Si ses précédentes élections étaient comme des plébiscites, il ne parvient pas cette année à accéder au poste de doyen de la faculté de médecine et de pharmacie. Cependant, il reste attaché à l'idée que l'université est le monstre au cœur duquel il faut mener le combat si on veut changer la société, comme Che Guevara l'avait fait remarquer au sociologue Jean Ziegler dans un autre contexte.

Individuellement, ce sont trois personnes différentes qui ont certainement commis des erreurs, qui ont eu des désaccords dans l'exécution de certains programmes. Cependant, collectivement, c'est un exemple formidable de trois professionnels, qui chacun en ce qui le concerne, ont pris une faculté au bord de l'asphyxie avec des problèmes de laboratoire, salles de dissection, salles de cours, la mort ou le départ de nombreux professeurs, qui arrivent 10 ans plus tard à remettre aux nouveaux élus un bâtiment parasismique et une institution qui continue à faire de son mieux dans la formation des professionnels de santé en Haïti.



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