Je me suis rendu dans le Sud par la route

Publié le 2022-05-11 | lenouvelliste.com

Dans un pays normal, où l’Etat a le contrôle de son territoire, ce serait anecdotique. Pourtant, me voilà en train de savourer et de célébrer une escapade réalisée ce week-end : j’ai été dans le Sud par la route pour revoir mes parents. Mon dernier voyage dans cette région par la route et dans mon véhicule privé remonte à mai 2021. Au retour, j’avais quitté Arniquet à 3h du matin pour ne pas sécher la matinale de Magik9. Depuis que Martissant est devenu un no man’s land, tous mes voyages dans le Sud ont été effectués par avion. 

Je ne vais pas dire que je souffre d’aérodromophobie. Ce serait banaliser ceux qui en souffrent vraiment ou qui paniquent lorsqu’ils sont dans un avion. Mais quand même, certaines fois, j’éprouve quelques inquiétudes. Surtout quand je me retrouve dans ces petits appareils volants transportant moins d’une trentaine de passagers. Alors, quand je dois casser ma tirelire pour aller dans le Sud tout en pensant que je peux y laisser ma peau en seulement 25 minutes de vol, je réfléchis mille fois. 

Quand le petit avion Cesna-207, immatriculé HH-SAH, a crashé sur la route des rails tuant six personnes dont les cinq occupants, j’ai été très troublé. L’entrevue le lendemain du directeur général de l’Office national de l’aviation civile (OFNAC) qui a révélé que l’appareil n’était pas autorisé à effectuer des vols commerciaux m’a obligé à mettre sur pause mes virées aériennes dans la 3e ville du pays. Mais il fallait quand même trouver une alternative. Je brûlais d’envie de revoir mes parents et je voulais me rendre à Arniquet pour préparer une marche d’hommage à mon ami Léger Boyer, cadre de la DGI, assassiné le 25 mars 2022. Un ami d’enfance m’a parlé de la route de Laboule 12. J’ai hésité en repensant à Amady John Wesley et à Wilguens Louissaint, deux journalistes tués dans cette même zone en janvier dernier. Cet ami, militaire de son état, a tout fait pour me convaincre. Il m’a même proposé de m’accompagner avec un de ses collègues. 

Comme je ne connaissais pas la route et que je suis nul en orientation, j’ai cherché quelqu’un qui a déjà fait la route pour ne pas me perdre ou pour ne pas atterrir dans un territoire interdit. Un ami de la fac à qui j’avais promis de l’emmener une 3e fois à Arniquet m'a rejoint.  Ce samedi matin 7 mai, nous sommes 5 à bord du pick-up et prêts à braver l’inconnu. 

Pour atteindre cette fameuse route, il faut emprunter celle de Kenscoff, bifurquer à l’entrée de Laboule et Boutiliers, refuser la route de Grenier et prendre la direction de Laboule 12. A l’intérieur, les maisons, les unes les plus jolies que les autres, n’échappent pas à nos yeux. Après avoir roulé quelques minutes, une route en terre battue, poussiéreuse, s’ouvre devant nous. Il faut dévaler les montagnes et les pentes escarpées. Sur la route, on croise tout le monde, toutes les catégories sociales, tous les types de véhicules, même ceux de fort tonnage, et toutes les plaques d’immatriculation. Tara’s, comme on l'appelle, est devenue la voie à emprunter par tous ceux qui veulent se rendre dans les départements du grand Sud sans passer par Martissant. 

Dans cette région au dos du morne L’Hôpital, on est littéralement coupé du reste du monde. Le réseau téléphonique ne passe quasiment pas. Pour tuer le temps, nous parlons de tout et de rien. On blague pour détendre l’atmosphère. Au bout d’une bonne trentaine de minutes, nous atteignons Diquini. Maintenant, il faut emprunter la route des rails. « Messieurs, je vous demande de surveiller si un autre petit avion ne viendra pas tomber sur nos têtes. Moi je me concentre sur la route », dis-je, amusé, à mes amis. 

Si à Port-au-Prince on a l’impression que tout s’écroule, que nous sommes assiégés au nord comme au sud par les gangs, dans d’autres parties du pays, notamment dans le grand Sud, l’état d’esprit est quelque peu différent. Les marchés publics de Dufort, de Gressier, de Grand-Goâve, de Vialet ou encore de Fond-des-Nègres fonctionnent comme d’habitude. Les gens y viennent pour vendre leurs denrées. Rien ne manque au décor de l’industrie de la bouffe de voyage. Le marché de griot de Mariani, les marchés de mangues de Dufort et de Deuxième Plaine, le marché de maïs boucané près du poste de surveillance de la douane de Léogâne, le marché de friture et de nourriture de Desruisseaux ou encore les boutiques de dous Makòs de Petit-Goâve conservent jalousement leurs places.

Sur la route, aucune présence policière n’est remarquée dans les rares points fixes habituels. Beaucoup de choses ont peut-être changé ces derniers mois. Nous profitons quand même du moment. On papote entre amis. On parle de foot, de politique, de musique, etc. On écoute le dernier album de Baky , notamment le titre “Dènye lè”, quelques lives légendaires du Konpa dirèk tels que “Kobay de D-Zine, la chanson “Accident” de Missile 727, etc. On fredonne. On mélange les notes. On chante faux. On se régale. Un de nos amis nous propose d’écouter “Mélodie” de Jiji 4,45 X Team Kolabo X Bourik The Latalay X Jamal Joke. Le titre sublime la violence et la cruauté des gangs. Rien qu’à écouter cette chanson et les autres du même team, on comprend pourquoi ces malfrats n’hésitent pas à tuer, à violer ou à incendier. 

Une fois arrivé aux Cayes, je passe chercher un autre ami à Charpentier et nous filons à toute allure en direction d’Arniquet. À la rue La Paix, j’embrasse ma mère qui s’impatientait de me voir. Son sourire et son hospitalité conquièrent le cœur de mes amis en deux temps trois mouvements. Je câline mon chien Taran que je n’ai pas vu depuis tellement longtemps. Mon père, qui assistait à une réunion, n’a pas tardé à rentrer. Nous mettons une vingtaine de minutes pour exterminer un «plat» de riz et de poulet pays. Le reste de l’après-midi, je visite les parents de mon ami Léger Boyer avant d’assister à un match de football à Moindre, une localité de Saint-Jean du Sud. Le soir, on se rend dans la ville des Cayes où toutes les boites de nuit, les atè plat fonctionnent. 

Dimanche, de très tôt, avant de reprendre la route, j’ai emmené mes amis découvrir « Petite-Anse », une plage vierge de Port-Salut. On a bu de l’eau et mangé des noix de coco ventres déboutonnés, au beau milieu d’une étendue de sable blanc qui borde un bras de mer placide.

Sur le chemin du retour, nous avons fait escale à Petit-Goâve. Mon ami de la fac, qui y passait ses vacances d’été quand il était enfant, a souhaité nous offrir quelques « mangues "Kòn" ». Il en a acheté quelques paniers à Deuxième Plaine. Comme à l’aller, on a rigolé sur le chemin du retour.  Mais on a quand même souhaité passer plus de temps dans cette partie méridionale du pays. On a fait la route tout en souhaitant qu’il ne pleuve pas car cela aurait pu nous poser quelques soucis avec les pentes de la route en terre battue de Laboule. Heureusement que dame pluie s’est tue ce week-end là. Nous sommes arrivés à Port-au-Prince vers les 17h, heureux d’avoir passé un week-end de fun, pressés de regagner nos logis avant la brune. On a très vite compris comment Port-au-Prince est différente des autres villes et contrées du pays. On s’est dit au revoir mais en nous promettant de refaire l’expérience au moment opportun. Avec mes amis, je me suis rendu dans le Sud en voiture et, pour moi, cela n’a rien d’anecdotique. 



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