L’étau des gangs asphyxie la Plaine du Cul-de-Sac

Publié le 2022-05-03 | lenouvelliste.com

Dans la plaine du Cul-de-Sac, au nord de Port-au-Prince, il n’y a pas de répit, en ce début de semaine, plus de huit jours le début des affrontements entre gangs ayant fait au moins 20 morts et plusieurs dizaines de blessés.  À Drouillard, Carrefour Vincent, Damien, Marin, Bon Repos…, c’est l’exode. La mine défaite, le regard inquiet, des femmes, des enfants, des hommes sont contraints de fuir, en apportant le strict minimum, pour sauver leur peau. 

Butte Boyer, l'épicentre de la terreur

Sur les réseaux, il y a des témoignages et la mise en scène de la terreur par des bandits armés. Au fil des jours, le calvaire des résidents de Butte Boyer, Anba Mapou, Dèyè Simityè, de Croix-des-Missions, de Shada et de Santo  continue, en dépit de la présence, en certains endroits, d’unités spécialisées de la PNH dans le quartier de Butte Boyer qui, cependant, est déserté. Entre l’église Sainte-Croix de la Croix-des-Missions jusqu’au carrefour de Butte Boyer, ce segment à l’allure de ville fantôme alors que des rafales d’armes enveloppent les cœurs du manteau de la terreur.

Les habitants de « Nan Borèl », non loin du tribunal de paix de la Croix-des-Missions, ont subi des pertes. Plusieurs maisons y ont été incendiées. « Ils ont mis le feu à des maisons encore occupées. De chez moi, je pouvais entendre le cri de mon voisin gémissant sous les flammes à l’intérieur de sa maison », a confié au journal un résident, sous le couvert de l’anonymat. Brûlé à la main droite, cette personne qui s’est confiée au journal a pu s’échapper par la rivière Grise. « Il n’y a pas de mots pour décrire de déferlement de violence depuis une semaine à Butte Boyer. C’est quelque chose qu’aucun être humain ne devrait vivre », a expliqué ce résident d’un air terrifié et traumatisé, contacté par le journal en appel vidéo le vendredi 29 avril 2022.

Il n’y a pas que les habitants de « Nan Borèl » qui aient connu la fureur des bandits de 400 Mawozo. Plusieurs maisons ont été incendiées au Village de la Paix, dans le quartier de Marécage. « Djed Jean Jean du groupe Chen Mechan a été décapité. Toute personne suspectée d’avoir un lien quelconque avec Djed Jean Jean ou qui émet une opinion favorable audit groupe est décapitée ou brûlée sous le regard joyeux de Olritch Emile (Pè Lebrun) et sa bande », a expliqué un résident. Le spectacle terrifiant n’est pas diffèrent à haut Butte Boyer, dirigé par Herby Joseph (Blòd), à « Dèyè Simityè », dirigé par Tekyomi, ainsi connu, ou encore à « Mapou » ou Djed Titi de Chen Mechan a été brûlé vif, a appris Le Nouvelliste.

Chaque jour, au péril de leurs vies, des résidents quittent le quartier de Butte Boyer et les environs pour fuir la terreur de 400 Mawozo. Ceux qui ne le peuvent pas encore appellent désespérément les autorités à rétablir la paix. « Le quartier de Marécage est infesté d’odeur de cadavres », a expliqué un résident, inquiet pour sa santé et celui des autres habitants de ce quartier situé non loin de la Direction générale de la Police nationale d’Haïti, du commissariat de la Brigade d’intervention motorisée (BIM), de la Direction centrale de la Police judiciaire (DCPJ), entre autres.

Entre impuissance et dépit, ceux qui ont une activité économique voient rouge. «  Cette situation touche tout le monde », a lâché un entrepreneur qui est accroché à un espoir d’un retour à « la normale ».  S’il n’est pas interdit d’espérer, d’autres habitants, dans d’autres quartiers de la plaine du Cul-de-Sac, comptent des jours, la peur au ventre. «  J’ai eu très peur ce matin. C’est la première fois que j’ai ressenti ça », a confié lundi 2 mai un homme, témoin de la panique à Lizon et dans d’autres quartiers de Bon Repos alors que cavalait la rumeur d’une victoire du gang 400 Mawozo. «  J’ai vu ma mère, malade, hypertendue, décidée de fuir. De fuir », a-t-il poursuivi, soulignant que plus de huit jours après le début des violents accrochages au nord de Port-au-Prince,  l’étau des gangs s’est resserré sur la plaine, et sur toute la zone métropolitaine. 

Des gangs partout

« Gang agoch ! Nò peyi a bloke. Gang adwat ! Sid peyi a bloke. Nan mitan kanpe rèd. Pwenn fè pa. PM Ariel alafwa avèg e soud. M pap bat ba si pèp la paka rale yon souf anba bandi, mizè ak grangou. Se twòp atò ! », a tweeté le sénateur Joseph Lambert, président du reste du Sénat. 

Le militant des droits humains Pierre Espérance, interrogé par Le Nouvelliste, a déclaré que ce qui se passe à la plaine du Cul-de-Sac est « le résultat de la gestion de la sécurité faite par les autorités ». La seule façon de résoudre le problème est de contrôler les douanes et les  ports où arrivent les  armes et les munitions, a-t-il dit. 

Ashley Laraque, membre du Groupe de travail sur la sécurité ( GTS), a qualifié « d’inacceptable » la situation à la plaine du Cul-de-Sac. «  C’est une situation inacceptable. C’est une avancée des bandits qui était, à mon avis, prévisible. Cela montre clairement ou l’incapacité de la police à faire face à la situation ou un désintérêt du gouvernement à donner les moyens à la police. C’est l’un ou l’autre cas. Nous pouvons nous permettre, en tant que citoyen, de faire n’importe quelle réflexion parce que le gouvernement ne dit rien ». «  Le GTS a fait plusieurs recommandations dont l’une est la mise en place d’un task force », a dit Asheley Laraque, soulignant qu’il n’y a pas de volonté de monter ce task force. 

Pour faire face à la puissance de feu des bandits, la PNH forme actuellement les éléments d’une unité anti-gang. Des moyens pour s’assurer d’une certaine capacité opérationnelle devraient suivre, a appris Le Nouvelliste.

Fin avril, l’assistant secrétaire d’État Brian Nichols avait indiqué que les partenaires et les organisations internationales ont pris des engagements supplémentaires pour un montant de plus de 140 millions de dollars, notamment pour la formation des garde-côtes haïtiens et de la Police nationale d'Haïti, qui a reçu 60 nouveaux véhicules du gouvernement américain ainsi que d'autres équipements.

« Nous travaillons au développement du SWAT de la PNH, avec les Français », avait fait savoir M. Nichols, ajoutant que 16 conseillers de police ont également été intégrés à la force. « Nous avons obtenu une assistance policière de la France, du Brésil, du Canada », avait-il  révélé.

Brian Nichols, selon Miami Herald, avait reconnu qu'étant donné l'état de la force publique, il faudra un certain temps avant qu'elle soit à la hauteur, mais a souligné que les Haïtiens pourraient commencer à « voir des progrès visibles au milieu de l'été ». « C'est à ce moment-là que nous nous attendons à voir les unités SWAT et antigang plus opérationnelles et je pense que cela fera une différence significative », avait annoncé M. Nichols. L'amélioration de l'environnement sécuritaire d'Haïti est une condition essentielle pour les élections, ce que les participants ont souligné. 

Entre-temps, 11 mois après l’entrée sud de Port-au-Prince, les gangs prennent le contrôle de l’entrée nord de Port-au-Prince avec sa population, ses entreprises, ses associations patronales qui ont multiplié lettres et pétitions au gouvernement. Le journal a contacté ce mardi 3 mai le ministre de la Justice, Me Berto Dorcé, celui de l’Intérieur, Litz Quitel et le Dg de la PNH, Frantz Elbé pour un bilan actualisé des victimes et des informations sur les actions à court et moyen termes pour  résoudre le problème. Ils n’ont pas encore répondu aux questions du journal alors que sur les réseaux sociaux et à la radio, des citoyens et citoyennes dénoncent plus qu’une indifférence, une connivence entre des gangs et certains responsables politiques.  



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