La promesse cachée du rêve de John Lennon  

Publié le 2022-05-16 | lenouvelliste.com

Il nous arrive quelquefois d’ingérer des paroles de sagesse dans la pensée qui germinent continuellement à travers les différentes étapes de notre vie. Notre discernement de ces paroles évolue conformément à notre maturité intellectuelle et affective. Cependant, elles ne proviennent pas toujours des dialecticiens de la philosophie. Elles proviennent parfois de la bouche d’une grand-mère, partageant les leçons de la vie avec ses petits-enfants, de la vision d’un inadapté, regardant au-delà de la barrière restrictive des conventions sociales, ou simplement d’une conscience civique, préoccupée par la déchéance morale et spirituelle de l’humanité.    

John Lennon, l’ancien chanteur des Beatles, figure parmi ceux qui, dans les années 1970, craignaient que l’humanité cheminât vers sa perte en raison des turbulences sociales et politiques qui se produisaient alors dans les quatre coins du globe. En ce temps-là, le mouvement pacifiste, le mouvement des ouvriers, le mouvement des droits civils et de l’émancipation de la femme manifestaient avec véhémence dans les rues métropolitaines américaines, alors que la guerre civile engloutissait le continent asiatique dans une lava de sang et de feu. Le continent africain n’était pas exempt du même degré de violence, endurant concurremment de sanglantes luttes fratricides.    

Il paraissait que, hélas, l’humanité était en guerre avec elle-même. Elle refusait de se reconnaitre à travers ses dissimilitudes raciales, culturelles, religieuses, intellectuelles et spirituelles. Ce conflit intérieur a généré une pléiade de sentiments haineux qui se sont métamorphosés en des actes de violence, engendrant entre autres, l´épouvantable guerre du Vietnam, et l'assassinat en 1968 du révérend Dr Martin Luther King et de Robert F. Kennedy, l’ancien sénateur de New York, deux éminents défenseurs de la paix et de la fraternité humaine.   

De cette situation alarmante, nous parvinrent les paroles de sagesse de la chanson Imagine de John Lennon, nous rappelant qu’au-delà de nos différences nous sommes membres à part entière de la même famille humaine. Dans cet esprit, il nous invitait à rêver d’un monde meilleur, exempt de doctrines et d’idéologies antagoniques qui sèment le sentiment de l’hostilité et de la division dans nos cœurs.   

La première fois que j’ai entendu cette chanson à l’âge de dix ans, c’est la beauté de la mélodie qui m’a touché le premier, car je ne comprenais pas alors les paroles du texte. Toutefois, l’enchantement de la musique m’a fait croire que John Lennon transmettait au monde un message de paix et de bonté. Paradoxalement, ce message échappait à d’autres personnes qui voyaient en lui un esprit nihiliste et utopiste.   

L’épithète utopiste est un terme qu’on utilisait souvent à l’époque dans les milieux conservateurs, pour se référer à ceux qui osaient remettre en question l’ordre établi. Pour ces derniers, les artistes et les intellectuels qui revendiquaient la création d’une société plus juste et équitable étaient tous des rêveurs. Par égoïsme, ils refusaient de comprendre l’aspiration des victimes de la discrimination à vouloir être traités humainement ; le refus de la femme à se soumettre à l´autorité de l’homme ; ou le droit de l’ouvrier de recevoir un salaire minimum lui permettant de subvenir à ses besoins essentiels.   

Rêver relève de la nature humaine ; cela est un fait irréfutable. Le pauvre aspire à la richesse ; l’inculte à l’éducation ; le prisonnier à la liberté et le chrétien au paradis. Dans ce sens, nous sommes tous des utopistes, car, à un certain degré nous rêvons tous de quelque chose pour combler notre vie.   

Contrairement à ce que ces cyniques veulent nous faire croire, les utopistes ne rêvent pas d’une société paradisiaque où toutes les nécessités humaines sont gratifiées dans une atmosphère de paix et d’harmonie. Ils en appellent à notre conscience de citoyenneté pour traiter nos semblables dans toute la mesure de leur dignité humaine, en soulignant la communauté de nos droits, de nos aspirations et de nos nécessités particulières.   

Ce message humaniste résonne généralement avec plus d’ampleur chez les adolescents que chez les adultes. Parce que l’adolescence est une étape transitoire où nous ne sommes complètement, ni enfant, ni adulte. C’est une étape durant laquelle nous commençons à analyser le concept de la pensé opposée à l’action, et la relation transitive qui les relie. Ainsi, nous nous rendons compte tout de suite que les belles leçons d’instruction civique que nous avons reçues de nos ainés ne sont généralement pas observées dans la vie quotidienne. Cette confusion nous rend à cet âge sensible et vulnérable aux idées utopiques que nous avons appris durant notre enfance.    

Dans cette disposition d’esprit, j’ai acquis à l’âge d’adolescence une compréhension, certes, plus profonde, mais encore littérale du message allégorique du texte de la chanson. Sa lecture me transportait dans un monde utopique, mais de nature à rêver pour ne plus se réveiller, savourant à foison d’une sensation de félicité intérieure rédemptrice.

Cependant, aujourd’hui, à l’âge de la raison et de la maturation affective, mon entendement des paroles de Imagine a encore changé. Je conçois que le message de cette balade n’est ni utopiste, ni nihiliste. 

Il importe de se rappeler que le mot utopie dérive du grec eu-topos qui signifie ¨un bon endroit¨, en d´autres mot, un lieu paradisiaque. Ce terme a été utilisé le premier par le théologien, humaniste et écrivain Thomas More, dans son roman du même nom, où il décrivait une société paradisiaque exempt de la guerre, de la famine et toutes sortes de souffrances.

Je conviens, à la lumière de cette définition, que le message de Imagine n´est pas utopiste, parce que le contenu transmet un sentiment d’action réaliste. Il nous invite à rejeter les idéologies antagonistes qui, durant l’histoire de l’humanité, ont fomenté les divisions socioculturelles et religieuses responsables de nombreuses guerres catastrophiques, tels que : les sanglantes guerres de religion entre catholiques et protestants en Europe durant le XVIe siècle, les guerres des années 1968 en Indochine, la première et la deuxième guerre mondiale, sans oublier les guerres contemporaines.

En outre, le message de John Lennon n’est pas non plus nihiliste. Il ne l’est pas, car le sentiment des paroles ne rejette pas en soi les lois et les normes établis. Le barde de Liverpool nous invite simplement à les reconsidérer toutefois qu’elles ne sont pas mises au service du bien collectif.   

Conséquemment, Lennon dénonce tour à tour les institutions qui nourrissent et façonnent notre manière de penser. En chantant : « Imagine  there is  no  heaven and no hell below », Il nous exhorte à reconsidérer le concept du bien et du mal ; « Imagine there is  no country », à séparer le concept de pays du nationalisme ; « Imagine there is no possession, no  greed  or hunger », à voir au-delà de nos besoins personnels en respect de nos obligations morales envers autrui.  

Selon cette ligne de pensée, Gaston Marcotte, professeur associé à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval au Canada, dans son article intitulé Quelle crise d’identité , déclare: «Quel peuple aura la lucidité et le courage d'élaborer une conception de la nature humaine capable de transcender les différences sexuelles, linguistiques, ethniques, religieuses, etc. qui ont depuis toujours divisé les individus, les communautés et les pays, et nous aligner davantage sur les exigences de notre commune nature? Un tel paradigme pourrait déclencher davantage d'harmonie dans nos vies personnelles et de calme entre les groupes humains. »

C’est en des termes semblables que nous parlait John Lennon à travers Imagine. Ses mots demeurent un demi-siècle plus tard, une prière, une exhortation, un avertissement à ceux qui veulent comprendre que pour arrêter sa course vers l’autodestruction, l’humanité doit redéfinir son identité, en rejetant une fois pour toute cette image monolithique d’elle-même, reflétant une seule race, une seule culture, une seule religion, une seule histoire, et une seule philosophie, parce que en réalité elle est une enfant métisse. Pour cette raison, elle doit accepter pleinement, sa nature hybride pour mieux s’orienter dans le parcours de l’avenir.   

Indubitablement, la chanson "Imagine" de John Lennon est l’une des chansons les plus aimées du monde entier, tant que pour la beauté de la musique que pour la simplicité et la bénignité exotique des paroles. Elle me fait voir en l’auteur un poète, un musicien, un prophète, un polymathe en bref qui a su restituer à l´art sa valeur plastique, pratique et utile. 

Un regard panoramique sur les circonstances qui ont occasionné la composition de Imagine nous permet de conclure que le message que cette chanson transmet, transcende l’art, la religion, la philosophie et les sciences politiques et sociales. Ce message nous a porté à travers le temps à redéfinir les normes sociétales qui ont traditionnellement occupé notre pensée et influencé notre comportement.

            Finalement, bien que les maux éternels dont souffre l’humanité persistent aujourd’hui, tout espoir n’est pas perdu, car, à travers Imagine, John Lennon nous a laissé un rêve fait à la dimension d’un prophète. Son message d’acceptance, de compassion, de générosité et d’espérance, résonne encore dans notre conscience, dans nos esprits et dans nos cœurs, bien après sa mort. Mais, la question en suspens demeure : la promesse cachée de son rêve, restera-t-elle en état latent dans le courage de nos convictions, la force de nos illusions et la determination de nos actions ?

Richard Casimir  
Auteur


Réagir à cet article