Recension critique

Avant que les ombres s’effacent de Louis-Philippe Dalembert : une ode aux réfugiés d’hier et d’aujourd’hui

Publié le 2022-01-13 | lenouvelliste.com

Publié en 2017 en France et édité par Sabine Wespieser, « Avant que les ombres s’effacent » figure parmi les chefs d’oeuvre de Louis-Philippe Dalembert, un écrivain haïtien résidant à Paris. Ce roman a reçu le prix littéraire Cenon (Prix Jury) en 2018 et est traduit en plusieurs langues. L’ouvrage raconte la vie de docteur Ruben Schwarzberg, un médecin-juif ayant trouvé refuge en Haïti pendant la Seconde Guerre mondiale.

De Pologne en Allemagne

Ruben Schwarzberg est le benjamin d’une fratrie de deux enfants. Il nait à Lòdz, « ville polonaise sous l’administration russe, érigée sur les bords de la Lodka, où l’expansion de l’industrie textile avait attiré des flots d’immigrés venus d’Europe centrale, et aussi d’Allemagne. La lignée de Schwarzberg dérivait de cette vague arrivée au siècle précédent ». (Avant que les ombres s’effacent, Louis-Philippe Dalembert, page 21) Ruben naît à un moment où les tensions entre les nations prévoyaient le déclenchement d’une grande guerre. Une guerre à laquelle l'humanité ne serait pas épargnée.

La Première Guerre mondiale apparemment terminée, la famille schwarzberg décide de s’établir en Allemagne où les affaires paraissaient florissantes. Le père de Ruben, Néhémiah, était marchand de fourrure. Il possédait son propre atelier de fourrure. Son beau-frère, Tonton Joshua, l’avait persuadé qu’immigrer en Allemagne était une opportunité à ne pas rater. « Le petit Ruben avait 5 ans bien comptés et la tête pleine d’histoire de pirates caraïbes lorsque la famille décide de s’établir de l’autre côté de la frontière. » (page 31)

Kristallnatch : le début des péripéties

Avez-vous déjà entendu parler du Kristallnatch ? De la nuit de Cristal ? Ou encore de la nuit de Pogrom ? Louis-Philippe Dalembert relate, dans son récit, cette nuit cauchemardesque qui a marqué, d’une cicatrice indélébile, le peuple juif.

Ruben et son père se rendaient à l’atelier de fourreur cette nuit-là. Là-bas, une mauvaise surprise les attendait. « Le rideau métallique avait été souillé de graffitis. Une main précise, haineuse, y avait tracé une étoile de David surmontée de l’expression ‘’Judenfrei ‘’ (sans juif) ». (page 47)

Cela ne s’arrête pas là. La nuit s’annonce longue. D’autres mauvaises surprises attendent les deux hommes. « Ils furent pris en chasse par la bande de voyous, dont l’attention fut attirée par la kippa de Néhémiah. » (page 48)

Pris de court par les événements, Ruben et son père se voyaient sans issue quand une voiture de la légation d’Haïti vint à leur rescousse.

La séparation

L’Allemagne, avec les lois raciales de Nuremberg et le régime nazi, n’était plus un lieu sûr pour les Juifs. Ces derniers devaient partir le plus loin que possible. Fuir ou mourir. La tribu des Schwarzberg devait partir aussi, sinon elle risquait de voir mourir les siens sous les armes racistes des hordes nazis.

Devant ce tableau noir, la famille entreprend des démarches pour quitter l’Allemagne. Salomé, la grande soeur de Ruben, déloge aux États-Unis avec une bonne partie de la tribu (grand-parents, parents, mari). Tante Ruth, la soeur de la mère de Ruben, s’établit en Palestine. Il ne reste que Ruben et son oncle Joshua, bloqués en Allemagne avec des dossiers en cours pour les États-Unis.

Après l’enfer au camp d’internement de Buschenwald et les péripéties du Saint-Louis, Ruben trouve enfin refuge à Paris, chez la poétesse haïtienne, Ida Faubert. Celle-ci, par le biais de ses contacts avec le ministre plénipotentiaire d’Haïti à Paris et le poète Roussan Camille, l’aide à entreprendre les démarches nécessaires pour obtenir la nationalité haïtienne.

Désormais, Ruben avait trouvé une nouvelle patrie. Haïti l’avait accueilli parmi les siens. Elle l’avait adopté pour fils par le Décret-loi in absentia de naturalisation de 1939. Une nouvelle terre. Une nouvelle identité. Une nouvelle vie. Loin des hordes nazis. « Les Haïtiens n’avaient pas l’air de se rendre compte du cadeau qu’ils lui faisaient. En l’accueillant parmi eux, ils lui offraient une terre à chérir et peut-être aussi à détester plus tard, par moments, ce qui serait une autre façon de l’aimer, la détestation étant l’envers de l’amour. » (page 180)

Port-au-Prince, janvier 2010

Comme Johnny, un ami rencontré au Camp de Buschenwald, l’avait si bien dit à Ruben : «  Le passé d’un individu, c’est comme son ombre, on le porte toujours avec soi. Parfois il disparaît. Parfois il revient. Des fois, on le cherche, et il ne vient pas. Et un jour, il surgit alors qu’on ne l’attend pas. » (page 85)

« Le Dr Ruben Schwarzberg pensait avoir laissé toute cette histoire derrière lui lorsque, des décennies plus tard, alors qu’il avait pris racine en Haïti au point de passer inaperçu dans le paysage, survint, telle une gigantesque plaie sur une terre déjà gangrenée, le séisme le plus dévastateur dont les entrailles de la Caraïbe aient jamais accouché. Parmi les médecins et secouristes accourus du monde entier se trouvait Déborah, la petite-fille de sa défunte tante Ruth, arrivée d’Israël le lendemain du drame. » (page 113)

Ruben était devenu vieux, âgé de plus de 95 ans avec « un pied dans un cercueil et l’autre sur une peau de banane » (page 195), la rencontre avec Déborah lui « était comme un chapitre de son enfance qui était renvoyé en cadeau, avant que les ombres s’effacent, qu’il ne redevienne poussière, ou néant » (page 194). Sans la moindre réticence, il dépelotonne le rouleau de sa vie sous le regard admiratif et l’oreille attentive de sa cousine. Une vie agitée, semée d’embrouilles et de difficultés, mais aussi de voyages, de découvertes et de répit.

Avant que les ombres s’effacent de Louis-Philippe Dalembert, roman dédié aux réfugiés d’hier et d’aujourd’hui, est aussi un retour de mémoire, un rappel sur la générosité du peuple haïtien. Une petite nation qui a toujours su prendre la défense des démunis, des rejetés. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, elle a accueilli parmi les siens beaucoup de réfugiés juifs persécutés par Hitler et sa bande. Anténor Firmin, un jeune haïtien, a pris contre-pied de la thèse de Gobineau sur les races humaines dans son livre « De l’Égalité des races humaines » publié en 1885. Dalembert, dans son récit,  décrit ces faits avec délectation et invite les lecteurs et lectrices à se les remémorer avec le même enthousiasme.

Marie Juliane DAVID julianedave@icloud.com
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