Laferrière et Lahens : le récit postsismique comme lieu de construction d’une vie nue (troisième partie)

Publié le 2022-01-14 | lenouvelliste.com

Laferrière et Lahens : la binarité du monde

Dans Tout bouge autour de moi, Laferrière pose le problème de la temporalité en termes de zones frontalières. Le même constat peut être observé chez Lahens. Dans la soirée, des survivants ont dû aller habiter sur des places publiques et dans d’autres lieux plus sécuritaires de la ville après le séisme. De multiples lieux (places publiques, terrains de soccer, cours d’écoles et d’églises), envahis par les populations urbaines de Port-au-Prince, représentent une forme d’ailleurs, un lieu de survie, car de la maison, lieu de l’intimité et de l’ici chez soi, devient un lieu dangereux, aussi inhabitable qu’un tombeau pour le vivant.  

Laferrière et Lahens pensent le rapport du pouvoir et de la vie selon le paradigme des camps et de l’exception (Agamben 2016 : 107). Avec la construction des camps de déplacés du séisme comme matrice d’une vie nue, nos deux auteurs permettent de voir la fragilité des gens livrés dans de nouvelles pratiques de survie dans l’attente. On dirait une attente sans contenu, vide, l’attente de rien ou l’attente que le danger passe. Cette attente correspondrait ici à un état de survie, et non une expectative d’une nouvelle forme de vie à venir. Elle est motivée uniquement comme évitement des souffrances et de la mort. En effet, cette binarité du monde est présente dans l’œuvre de Dany Laferrière, sous forme d’oppositions : le monde des vivants et celui des morts. Mais une des binarités les plus fortes et les plus significatives est celle qui caractérise le rapport de classes sociales dans son récit. Ce rapport de classes est un véritable terrain de jeu où s’affronte la cohabitation des pauvres et des riches dans la société haïtienne comme s’il s’agissait d’une «terre ségréguée» :

Deux groupes de gens se sont toujours côtoyés dans cette ville : ceux qui vont à pied et ceux qui possèdent une voiture. Deux mondes parallèles qui ne se croisent que lors d’un accident. C’est impossible de connaitre son voisin quand on ne traverse le quartier qu’en voiture […]  Pour une fois, dans cette ville hérissée de barrières sociales, on circule tous à la même vitesse. (Laferrière: 18).

Ce regard à la fois distancié et lucide que pose notre académicien Dany Laferrière sur la ville démontre la frontière entre les riches et les pauvres, qui est non seulement accentuée par les conséquences du séisme, mais existe également depuis la fondation de la nation haïtienne. La disparité des classes sociales est si criante dans cette ville devenue le lieu de deux mondes parallèles et deux pays différents : une Haïti des riches dont la vie n’est pas séparée de ses formes et une autre des pauvres dont l’existence est reléguée à la vie nue.  

L’univers matériel de Lahens est ainsi composé d’oppositions binaires. Mais ces dernières apparaissent sur l’axe horizontal de la temporalité en laissant découvrir le rapport entre le passé et le présent de son pays natal. Lahens transpose cette dimension temporelle sur le plan géographique pour révéler la présence d’une relation binaire entre l’aide internationale et l’élite dirigeante haïtienne. La première (aide internationale) vient des pays industrialisés et riches, elle est une source importante de revenus qui provient de l’étranger, mais qui par définition devrait être temporaire. La seconde (élite haïtienne) n’a jamais su (ré)inventer une vision politique novatrice pour relancer l’économie et aider le peuple à sortir de son état d’extrême pauvreté. Les conséquences funestes du séisme montrent bien qu’aucun plan d’aménagement de l’espace urbain n’a été réalisé pour assurer entre autres la sécurité de la population, un tel plan aurait sans aucun doute permis d’éviter autant de victimes du séisme. Le récit de Lahens fait comprendre au lecteur qu’au-delà de la catastrophe naturelle, il y a la catastrophe humaine qui est sans doute la pire des deux, car en plus de ne pas assurer la sécurité de sa population, elle la rend dépendante de l’aide internationale. Si cette forme d’aide constitue un réel soutien pour les victimes du séisme, Lahens fait vivre le lecteur à quel point l’État haïtien est incapable de répondre seul aux besoins de sa population.  Le lecteur découvre sans étonnement que cet État qui n’a ni le temps ni la volonté de penser aux possibilités de la vie de sa population qu’il méprise est une tare historique : « Notre État nous a déjà été affublé dans le passé de tous les noms, État patrimonial, faible, dépendant, prédateur et aujourd’hui failli […] Mais son échec est celui des élites. » (Lahens : 102).  

Lahens replace les choses en montrant bien l’origine du problème, et son diagnostic accentue la profonde scissure qui fragmente Haïti en deux depuis des lustres, entre la population et l’élite dirigeante. Lahens se réfère aux clivages sociopolitiques, existant entre le maître et l’esclave depuis la colonisation, exhibant ainsi la vie nue. Elle révèle des disparités entre la classe dominée et le reste de la population dans un pays où la souffrance sociale affecte toutes les couches des populations urbaines du pays : Je ne connais pas de faille historique et sociale plus grande que celle-là en Haïti. C’est elle qui fabrique l’exclusion depuis plus de deux siècles. Elle nous traverse tous, bossales comme créoles. Elle structure notre manière d’être au monde. Elle façonne notre imaginaire, ordonne nos fantasmes de couleur de peau, de classes (Lahens : 77).

Lahens présente non seulement la polarisation de l’espace social en Haïti, mais elle évoque également la question des classes sociales en se basant sur la disparité entre la classe dominante et le reste de la population : la classe dominée. Dans son récit, Lahens alimente une vision apocalyptique du monde en même temps qu’elle fait dérouler les classes antagonistes du pays opposées dans des modes de vie différents. Le séisme lui donne l’occasion de figurer dans l’écriture une histoire particulière fondée sur deux failles : « Des mots naissent. Dans ma gorge, silencieux, dans ma tête des images défilent en clair-obscur: Haïti, pas une, mais deux failles. Une histoire particulière, si particulière. Et encore plus de souffrance.» (Lahens : 30). Comme catastrophe naturelle, le séisme ébranle et ouvre le sol, puis devient la métaphore d’une calamité historique. Cette calamité déchire socialement le pays et laisse continuellement le peuple dans l’indigence et la survie.

Chez Laferrière et Lahens se crée un rapport binaire entre la classe dominante et la classe dominée, entre le monde des vivants et le monde des morts, entre les riches et les pauvres. Ce rapport est l’une des pistes possibles permettant d’exprimer la condition des victimes du séisme exposée à la seule vie nue. Ce qu’il faut retenir, en définitive, c’est que l’écriture de la binarité s’ouvre à la dynamique structurelle du récit postsismique des deux écrivains pour exposer la vie nue des déplacés du séisme.

Jobnel Pierre
Auteur


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