Pour ne pas abandonner leurs études, ces étudiants dorment dans les salles de cours

Ces derniers mois, traverser Martissant, c’est accepter de risquer sa peau, de perdre sa vie. Dans cette zone, des bandits armés imposent leur volonté et avant de s’y aventurer, il faut savoir s’ils ne sont pas en action. Victimes de ce phénomène, des étudiant.e.s nous parlent à voix basse. À voix basse, parce qu’ils sont habitués au mutisme que le trajet réclame.

Publié le 2022-01-06 | lenouvelliste.com

Jean-Philippe est étudiant à la Faculté des sciences humaines. Il vit avec sa famille, en plein cœur de la commune de Carrefour. Il est né et a passé la majeure partie de son existence à Martissant, dans le quartier de Cité de l’Éternel. Habitué à voir des cadavres joncher la route de Martissant, Jean-Philippe fait preuve d’un courage et d’une détermination exceptionnels. Plus que tout, ses études lui tiennent à cœur, car il sait qu’elles lui permettront non seulement d’avoir une vie meilleure, mais aussi d’améliorer la situation de sa famille.

Depuis quelque temps, Jean-Philippe ne traverse plus Martissant. Pour lui, dormir est devenu un défi quotidien. Parfois, il marche des heures la nuit avant de trouver un endroit où se reposer. Déboussolé, frustré, malgré tout il reste déterminé à poursuivre ses études, à résister aux difficultés. C’est ainsi que souvent il se voit obligé de dormir dans des conditions déplorables, soit sur une chaise, soit à même le sol quand il n’a pas de drap.

Jean-Philippe, craint-il de traverser le quartier de son enfance ? Risque-t-il de recevoir une balle à la tête ? Ce sont, entre autres, questions qu’il se pose lui-même. « En réalité pas toujours, confie-t-il. Quand la situation se dégrade, oui, j’ai peur de mourir comme un chien errant. Là-bas quand on meurt, souvent, on ne récupère même pas ton cadavre. Cependant, je dois cacher cette peur à mes parents et à mes amis. Vu que je ne veux pas dormir indéfiniment n'importe comment dans les locaux des facultés, je me suis dit que je dois me résigner à affronter le danger. Mais là, après plus d'un mois, je commence à perdre espoir, malgré le fait que je veux poursuivre mes études afin de ne pas déplaire à mes parents qui seront fiers de me voir obtenir ma licence en plus d’être une source d'inspiration pour mes petites sœurs. »

Parfois, en plein cœur de la nuit, alors qu’il rêve à une Haïti prospère, une Haïti sans chaos et sans injustice sociale, une rafale de balles automatique le réveille. Alors, couché sur le sol froid, le cœur rempli d'amertume, il essaie de retrouver le sommeil, pour continuer de penser à un « demen miyò ».

Le jeune adulte n’est pas le seul étudiant qui vit dans cette situation pénible. « Quand les bandits interdisent la présence humaine sur la route, les salles de quelques facultés sont soit bourrées d'étudiants qui ne peuvent pas les quitter, soit vides parce que mes camarades ont tellement peur qu'ils sont obligés de rester chez eux en attendant que la situation s'améliore. Mais je me demande à quand cette amélioration ».

La volonté d’apprendre en dépit de tout

Esther Shéane Exéat, étudiante en niveau 3 à la Faculté de linguistique appliquée (FLA), est originaire de Carrefour. Elle vit, elle aussi, dans une situation lamentable. Quand les membres des gangs violent, kidnappent, tuent, Esther se trouve dans l’obligation de dormir là où elle se trouve avec la peur au ventre. Quelquefois, elle est obligée de prendre la route à pied, même si elle a peur d’être violée. « J’ai toujours peur de passer à Martissant. Dès qu’on arrive là-bas, on a l’impression qu’on est dans un champ de bataille ».

Notre interlocutrice nous raconte ses atroces souvenirs : « Un jour, je me suis dit qu'il fallait rentrer à la maison. Quand je suis arrivée à Portail, le chauffeur nous dit : « Si nou pa gen kè pa moute ». J’avais hâte de rentrer chez moi, alors je suis restée dans le minibus. Quand nous sommes arrivés à la 5e avenue Bolosse, j’ai vu une pléiade de jeunes armés qui tiraient à hauteur d’homme sur un véhicule de police. Nous pensions que nous allions mourir. Les gens tremblaient de frayeur. Le minibus est passé et personne n'a été blessé.  C’est le pire moment que j’ai connu dans ma vie. Je vis avec un sentiment de peur au quotidien, mais pas au point d’abandonner mes études. »

Samuel Aristil vit à Léogâne. Étudiant à la Faculté des sciences humaines, depuis le début des turbulences, il est obligé d’habiter dans la salle de classe où il suit les cours. Il a confié au Nouvelliste qu’il dort dans des conditions précaires. « Je veux que la route menant vers le grand Sud soit sécurisée. Je veux étudier sans peur ».

 À bout de souffle, ils sont nombreux à formuler ces vœux, nombreux à réclamer des conditions minimales afin de bâtir leur avenir. Au début de cette nouvelle année, l’ensemble du pays espère un changement.

(Jean-Philippe est un nom d'emprunt)



Réagir à cet article