« Nous vivons comme des bêtes », le cri des déplacés de Martissant

Au centre sportif de Carrefour, les déplacés de Martissant vivent, six mois après, dans des conditions lamentables. Ils rêvent de quitter ce lieu qu’ils n’hésitent pas à comparer à un enclos pour le bétail.

Publié le 2021-12-06 | lenouvelliste.com

Au milieu de ce qui était le gymnasium du centre sportif de Carrefour, une jeune femme, frisant à peine la vingtaine, se lave le visage dans une petite cuvette en prenant l’eau avec une bouteille en plastique coupée à moitié. A côté d’elle, un gallon jaune, une vieille malle remplie de vêtements, des valises en plastique, une bande d’éponge qui sert de lit et des draps usés. Ce petit espace représente son domicile depuis le mois de juin. À une enjambée d’elle, une autre femme, assise sur de vieux draps sales, fait la lessive. Mireille* est mère de trois enfants. Sans mari, elle essaie de survivre au milieu de ce camp funeste.

« Nous ne pouvons plus rester ici. Ce n’est pas un espace pour vivre ça », s’offusque-t-elle dans une désolation amère. Avant de se réfugier au centre sportif de Carrefour, cette femme de 37 ans tenait son petit commerce à Martissant. Son gagne-pain qu’elle ne peut plus tenir sur ce site. Comme tous les autres, elle vit à la merci des organisations qui lui offrent un plat chaud chaque jour.

Promiscuité, saleté et gratelle

L’odeur putride qui se dégage indique, à elle seule, l’insalubrité de cet espace où les moustiques cohabitent avec plus de 400 familles. Chaque morcellement de la surface du gymnasium devient le domicile d’une famille, pour certaines de quatre personnes ou plus. L’environnement révèle une exécrabilité à peine imaginable. Les gens vivent en regardant leur misérabilité les uns sur le visage des autres. Dans ce camp, tous se mêlent, étrangers ou proches.

Beaucoup d’entre eux ont contracté la gratelle à cause des conditions sanitaires exécrables de l’espace. Des enfants comme des adultes. « Il se peut que ce soit l’eau. Depuis quelque temps, j’ai cette gratelle. Parfois, on organise des cliniques mobiles ici, on nous donne des médicaments. Mais peu de temps après, ça recommence », se plaint Claudia. Nous avons constaté des démangeaisons sur la peau, précisément sur le bras, de plusieurs personnes, notamment des enfants.

« Nous vivons comme des bêtes ici », lâche Claudia, le visage inondé de tristesse et les yeux larmoyants. « Parfois, quand on me donne de la nourriture, je n’arrive pas à manger car j’ai de la peine. C’est dégradant comme on vit ici », ajoute-t-elle.

Intimidations

Toutes les personnes interrogées veulent quitter ce site. Pour certains, ils sont prêts à retourner dans leurs provinces, moyennant qu’ils trouvent de quoi survivre. D’autres veulent rester dans la capitale, trouver les moyens d'affermer une maison dans une autre zone. Si l’on en croit beaucoup d’entre eux, leur relocalisation devient leur plus grand besoin. Car, témoignent-ils, des habitants de la commune les auraient intimidés.

« Ils nous demandent de quitter l’espace avant le mois de janvier. Ils nous accusent de tous les maux. Nous vivons définitivement avec la peur au ventre », confie Étienne, un jeune homme de 21 ans. Ce dernier est boursier d’une école professionnelle de Carrefour où il apprend le carrelage. « N’était ce cours que je ne veux pas perdre, je rejoindrais mes proches qui habitent à Carrefour-Feuilles », indique le jeune homme.

Des enfants qui oublient le chemin de l’école

Mireille a trois enfants. Claudia en a autant. Mais pour les deux femmes, leurs enfants circulent dans ce vaste espace à longueur de journée. « Nous n’avons pas de moyens pour les envoyer à l’école. Tout devient cher dans le pays, et voilà que nous sommes abandonnés ici sans possibilité de faire quoi que ce soit », se plaint Claudia.

L’Agence adventiste d’aide et de développement (ADRA) a implémenté un programme qui devait permettre à 200 enfants du site d’aller à l’école, précise Antoine Charlostin, membre de la cellule de communication du site. « Il n’y a même pas 100 enfants qui sont réellement envoyés à l’école », regrette Charlostin. Certains parents se retirent du programme car les écoles choisies sont des écoles communautaires et publiques. Pour certains parents, la subvention accordée par ADRA leur a été insuffisante. « J’ai trois enfants. Qu’est-ce que je pourrais acheter avec 5 000 gourdes pour les envoyer à l’école ? », se désole Mireille.

Une relocalisation en masse prévue

Les enfants sont pourtant nombreux sur ce site. Plus de 400, nous confie Antoine Charlostin. Selon leur dernier recensement réalisé en juin, un millier de personnes se sont réfugiées au centre sportif de Carrefour, dont près de la moitié était des femmes. Une trentaine de femmes enceintes ont accouché dans l’espace. Toutes ont été relocalisées, indique Charlostin. Il informe par ailleurs que plusieurs autres familles ont été relocalisées, notamment par des organisations comme l’OIM ou encore la Fondation St-Luc.

Sans donner une date, Antoine Charlostin ajoute que des actions sont en cours pour reloger ces déplacés. Une relocalisation en masse, précise-t-il, ce qui ferait le bonheur de ces gens qui vivent dans des conditions infrahumaines sur ce site depuis six mois. En attendant, leurs maisons à Martissant sont occupées par les gangs, qui continuent de se guerroyer dans cette zone devenue une vallée de la mort.



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