La peinture, une facette peu connue de la vie de Pierre-Paul Ancion

PDG des Editions Pulùcia, écrivain, journaliste Pierre-Paul Ancion se loge à la rue Isaac Pardo, à Jacmel. Cette figure du monde culturel dans le Sud-Est d’Haïti se consacre également à l’art pictural. Dans son patelin, lieu artistique solaire de la ville, se niche son atelier. La peinture est son oxygène. Ce matin, dans son bureau à radio télé Métronome décoré de quelques toiles de sa collection privée (les toiles des peintres Vady Confident, Maurice Cadet, de Préfète Duffaut), ce fils de la terre de René Depestre nous reçoit pour parler de cette facette peu connue de sa vie. Confidences….

Publié le 2021-12-07 | lenouvelliste.com

Le Nouvelliste : Nous savons un peu que vous êtes auteur, journaliste. Si vous devriez vous présenter, que nous diriez-vous de plus ?

Pierre-Paul Ancion : Editeur, j’ai étudié la musique à la prestigieuse école de musique Dessaix Baptiste, chef de file du mouvement littéraire et artistique le Sacraïsme, collectionneur de peintures haïtiennes et surtout peintre. 

Le Nouvelliste :  Qu’est-ce qui vous a amené à la peinture?

Pierre-Paul Ancion : Je ne sais pas. Je pense que je suis né avec la peinture en moi… J’ai quatre frères, un seul parmi eux ne fait pas de la peinture, il est orfèvre. Comme l’honorable peintre  Célestin, ma mère vient des Faustin de la Vallée de Marbial, le berceau de toute une légion de  peintres. Vous savez, un nombre important parmi les peintres haïtiens les plus respectés dans le monde viennent de la vallée de Marbial (Jacmel), de Carrefour, et du  Cap-Haïtien. La peinture a toujours été présente dans ma famille du côté maternel. Je suis né, j’ai grandi et je vis jusqu'à maintenant à la rue Isaac Pardo à Jacmel, un quartier populaire, connu pour ses musiciens, ses sportifs, ses artisans et ses peintres. Cette rue est perpendiculaire aux rues Pétion, Massillon Coicou, Dauphine,  St Jacques, Alcius Charmant, Ste Anne, les plus culturelles de Jacmel. Isaac Pardo est le berceau d’un de mes deux pygmalion Vady Confident, l’un des meilleurs peintres contemporains et artistes du papier mâché du pays. A cause de Richard Confident, condisciple de classe de mon frère ainé Jean Clédor Fils Ancion et  frère cadet de Vady, je fréquentais très jeune la maison des Confident, où est logé l’atelier Vady Confident. Nous passions plus de douze heures par jour à parler d’art, de peinture et de musique.

Le Nouvelliste : Qui vous a initié à la peinture ?

Pierre-Paul Ancion : Vady a investi tout son temps, son art et son argent pour me former. Plus de vingt ans après, j’ai mon propre atelier chez moi mais Vady continue à  travailler jusqu'à présent avec moi pour me mettre au top. Un autre peintre, Jacques Phillipe Jean-Pierre (Bouboul) aussi a été mon professeur. Je rêve maintenant de passer du temps avec un autre as de la peinture jacmélienne, Didier Civil, pour avoir une troisième école de peinture en moi. Vady, Didier et Bouboul sont des maitres. Comme disent les sacraïstes pour la connaissance, la peinture pour moi est une éternelle quête.

Le Nouvelliste : À quel âge avez-vous découvert votre amour pour l'art pictural?

Pierre-Paul Ancion : À cinq ans. Je suppliais Vady pour qu’il me dessine un paysage quand j’étais enfant. Ces dessins, je les protégeais jalousement. J’essayais de les reproduire une fois chez moi.

Le Nouvelliste : À quel âge avez-vous commencé vraiment à peindre ?

Pierre-Paul Ancion : J’ai commencé à peindre vraiment à dix-neuf ans. J’étais encore au Centre Alcibiade Pommayrac quand je débutais dans la peinture. Je dois ajouter que là-bas, au centre, on cultivait chez les écolières/écoliers cette passion pour l’art, la peinture particulièrement. Monsieur Gérard Borne,  le directeur d’alors,  organisait des expositions de peinture pour les élèves.

Le Nouvelliste : Saviez-vous pourquoi la peinture vous a saisi à cet âge ? Saviez-vous pourquoi la peinture vous a traversé à ce moment de votre jeunesse ?

Pierre-Paul Ancion : Je n’ai aucune explication là-dessus. Je peins quand la peinture me chevauche, et je suis chevauché par la peinture quand je suis triste, enthousiaste, heureux. Je peins peut-être pour méditer, pour prier, pour rendre grâce au Créateur ou pour dialoguer avec le cosmos. Je ne sais pas. Une seule certitude, quand je peins je me sens bien.

Je commence à peindre à dix-neuf ans, à cet âge là, j’étais encore à l’école, cependant parallèlement je fréquentais davantage l’atelier Vady Confident, où l’on discutait des heures et des heures de peintures. Ma meilleure amie d’alors, Mlle Pinston était la belle fille du singulier et célèbre peintre jacmélien Préfète Duffaut, elle se plaisait  à me parler de peinture, et du groupe Zèklè. Le feu peintre Harold St Jean fréquentait une de mes sœurs et était souvent chez moi, il me parlait incessamment de peinture. Et dix-neuf, c’est l’âge où j’avais un pressent besoin de m’exprimer.

Le Nouvelliste : Est-ce que ces sentiments-là que vous évoquez : tristesse, joie, enthousiasme, traversent votre peinture ?

Pierre-Paul Ancion : Bien sûr. Non seulement la palette utilisée pour créer un tableau reflète mon humeur, mais le courant exploré également. Par exemple si je suis de bonne humeur, je travaille sur un projet prometteur, je peins un paysage  printanier. Si je suis ravagé  et que je travaille dans mon atelier, ma création  sera de l’expressionnisme.

Le Nouvelliste : Votre peinture est-elle traversée par plusieurs courants ? Et aussi quels peintres haïtiens ou étrangers qui font sens pour vous ?

Pierre-Paul ANCION: Oui j’explore plusieurs courants dans ma création. Le symbolisme, le sacraïsme, le réalisme, le figuratif, le primitif, le naïf, l’impressionnisme. J’essaie d’explorer le style de plusieurs peintres étrangers dans ma peinture, des peintres comme Rembrandt, Rosalie Bonheur, Théodore Géricault. Je suis inspiré également par Vady, Bouboul comme peintres haïtiens, j’adore Dieudonné Cédor et Ramponneau, Monnin, Mevs, Rigaud, Hypolite, Laurenceau, Emilcar Simil, Luce Turnier, Lazard, Duffaut, St Jean également. J’apprécie la spiritualité reflétée dans les toiles de Célestin Faustin et la peinture primitive de Destin Domond.

Le Nouvelliste : Comment êtes-vous installé en ce moment dans votre art ?

Le Nouvelliste : De plus en plus confortable. Avec la peinture comme moyen d’expression et de méditation, j’arrive à supporter les faiblesses des sociétés humaines. Je comprends mieux les nuances dans les relations humaines. J’arrive à voir de la beauté là où les autres voient de la laideur, du banni. Comme l’a dit Boileau :

«Il n'est point de serpent ni de monstre odieux,
Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux,
D'un pinceau délicat l'artifice agréable
Du plus affreux objet fait un objet aimable. »

Chaque réalité devient pour moi dynamique. Comme peintre sacraïste, je questionne tout, et j'arrive à saisir que notre compréhension de chaque réalité est constamment en évolution, jusqu'à se transformer totalement. Quand quelque chose me met en colère, j’essaie de changer d’angle de vue. Et ça c’est en peignant que j’apprends à le faire.

Le Nouvelliste : À Jacmel, avez-vous participé à des expositions de peinture ?

Pierre-Paul ANCION:  Évidemment. À plus d’une vingtaine d’exposition. De  2000 à 2012 à l’Alliance française de Jacmel. Au journal le Matin en 2005. J’ai exposé aux Etats-Unis, mes tableaux ont participé à une exposition à Cuba en 2004, et surtout a la mairie de Jacmel..

Le Nouvelliste : Vous avez, à plusieurs reprises parler d’un mouvement, le sacraïsme. C’est quoi ?

Pierre-Paul ANCION : Le sacraïsme, ce mouvement a été lancé à Jacmel en 2002. Ce serait trop long à expliquer. Nous étions une dizaine de peintres jacméliens (Vady, Stanley Roy Jude, Mario Polyné, Garibaldi Jean, Clérissont Pierrot, Réginald Garraud  et moi, entre autres) à proposer au monde un nouveau mouvement littéraire et artistique àla sauce haïtienne. Le sacraïsme est à la fois une mouvance et un mode de vie. Il nous invite à faire évoluer notre degré de conscience.

Le Nouvelliste : D'après vous, que peut la peinture à la fragilité humaine du présent moment ?

Pierre-Paul ANCION:  La peinture rend l’âme du peintre et du spectateur  sensible à son environnement. Il nous permet d’appréhender les réalités au-delà de leur simplicité ou de leur complication. Il nous révèle le côté sacré et nous apprend à découvrir la beauté de chaque réalité. La peinture nous rend divin.

Le Nouvelliste : Travaillez-vous sur un projet ?

Pierre-Paul ANCION:  Mais bien sûr. Sans projet, on ne vit plus. Je travaille sur un livre de peinture consacrée aux artistes peintres de Jacmel. Je circonscris mon étude de  1960 à nos jours. Nous sommes un duo de passionnés à travailler main dans la main sur cet ouvrage : le photographe professionnel Chrisfort Louis et moi, l’artiste-peintre.

Propos recueillis par Walner Olivier

Walner OLIVIER
Auteur


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