Joséphine Baker : Femme noire total-kapital entre au Panthéon

L’artiste-militante antiraciste Joséphine Baker deviendra la première femme noire à faire son entrée, le 30 novembre 2021, dans le temple dédié aux personnages ayant marqué l’histoire de France. La franco-américaine, première star internationale noire qui chanta la beauté d’Haïti en 1934, sera désormais la sixième des rares femmes à se hisser depuis plus d’un siècle, dans cet univers des « grands hommes » français.

Publié le 2021-11-26 | lenouvelliste.com

Elle était un "modèle de femme vaillante et généreuse", "nous lui devons cet honneur", a écrit sur Twitter la ministre de la Culture de la France Roselyne Bachelot-Narquin. Freda Joséphine McDonald, a.k.a Joséphine Baker, du haut de ses années de carrière a mis son talent au service d’une cause. Sa vie a été jalonnée, à la fois, d’art et de militance. Une militance qui sera grandement récompensée, 46 ans après sa mort.

« On a fait découvrir les engagements de Joséphine Baker qui n'était connue pour certains que comme une star internationale, une grande artiste, mais elle rentre au Panthéon parce qu'elle était résistante », fait savoir à l’AFP, l'entrepreneuse Jennifer Guesdon, une des personnalités défendant la panthéonisation.

« Osez Joséphine » : la pétition définitive

L’entrée de la danseuse célèbre pour sa ceinture de bananes n’a pas été de tout repos. Tout un combat a conduit vers ce mardi 30 novembre, date où la muse des cubistes sera enfin panthéonisée après des années d’attente du côté de sa famille, qui avait déjà entrepris des démarches en 2013.

Puis, des années plus tard, s’en est suivie une campagne lancée par l'écrivain Régis Debray qui sera réactivée plus tard par l'essayiste Laurent Kupferman. Notamment avec cette pétition « Osez Joséphine » ayant recueilli près de 38 000 signatures.

« Le 21 juillet, le président Macron nous a accordé un entretien, et quand le Président nous a dit oui, (cela a été une) grande joie et en même temps c'était comme une évidence », relate Jennifer Guesdon à l’AFP.

L’attente a payé. Après Simone Veil, dernière femme à faire son entrée dans le mausolée républicain en 2018, trois ans plus tard, c’est au tour de la native du Missouri de faire son entrée vers la gloire éternelle.

« Ce sera un cénotaphe, avec une plaque, comme pour Aimé Césaire et d'autres personnalités. L'important, c'est de marquer sa présence au Panthéon », signale à l'AFP un des douze enfants de Joséphine Baker, Jean-Claude Bouillon-Baker.

Le corps de sa mère restera au cimetière marin, à Monaco, où elle est enterrée depuis sa mort en 1975. Une décision prise « en accord avec la fratrie et avec la compréhension de l'Élysée », précise-t-il.

Joséphine Baker : parcours d’une combattante

Née le 3 juin 1906, à Saint-Louis dans le Missouri, Joséphine Baker est issue d’un milieu très pauvre. La jeune fille a passé une partie de son enfance à alterner l’école et les travaux domestiques pour des gens aisés chez qui sa mère l’envoyait travailler. C’était sa contribution pour faire vivre la fratrie dont elle est l’aînée.

Elle quittera définitivement l’école en 1920 pour se marier très jeune. A 15 ans, Joséphine Baker est déjà à son deuxième mariage. Un deuxième mariage qu’elle troquera contre son rêve et son envie de danser à Broadway. A 16 ans, elle laisse son second mari et part tenter sa chance à New York. Elle se mariera au total 5 fois après, et l’un de ses mariages a été avec Jean Lion, un industriel d'origine juive et obtient la nationalité française.

Une fois sur place dans le quartier newyorkais des grands théâtres, elle met peu de temps à se présenter au music-hall de Broadway, sur la 63e rue, le Daly's 63rd Street Theatre. Elle joue dans la première comédie musicale nègre « Shuffle along ». Une comédie pour laquelle, le directeur avait toutefois hésité à l’engager : « vous êtes trop laide », disait-il.

En 1925, alors qu’elle travaille au « Plantation music-hall », à 125 dollars par semaine, elle tape dans l’œil d’un producteur qui l’engage pour une tournée en Europe. Le 22 septembre, elle débarque à Paris à 19 ans, avec pour tout trésor, sa patte de lapin porte-bonheur (offert par un vieil ami de sa famille) et cinq mots de français : bonjour, bonbon, pauvre, oiseau, phonographe.

Avec la troupe des « Black Birds », elle débute dans la première « Revue nègre », en octobre, au théâtre des Champs-Élysées. Son nom est tout petit au bas de l’affiche mais son apparition, la taille ceinte d’un pittoresque guirlande de bananes, provoque une révolution.

Tout Paris crie à la révélation. L'américaine de 19 ans, alors inconnue, devient une célébrité en quelques minutes. « Les gens applaudissent, tapent des mains, on n’a jamais vu ça. Paris c'est la valse et quelqu'un est en train de se déchaîner : c'est une première. Elle devient à partir de ce jour, la star », explique Jacques Pessis, auteur d'une biographie de Joséphine Baker.

Mais, c’est en même temps un scandale : « ce personnage étrange qui marche les genoux pliés, vêtu d’un caleçon en guenille et qui tient du kangourou boxeur, du semsem-gun et du coureur cycliste ». Pour certains, c’est un nouveau coup porté à la civilisation : « Par l’indécence de votre physique, vous déshonorez le music-hall français. » « Les Français, déclare Robert de Flers, remontent plus vite au singe qu’ils n’en sont descendus ».

Cependant, Joséphine Baker n’a que faire des critiques. Son objectif bien gardé dans un coin de sa tête, elle poursuit sa route. De music-hall en cabaret et de cabaret en music-hall, elle danse pendant dix-huit heures par jour, faisant encore délirer les critiques.

« Ce n’est pas une femme, écrivait l’un d’eux, ce n’est pas une danseuse, c’est quelque chose d’extravagant et de fugitif comme la musique, l’ectoplasme, si l’on peut dire, de tous les sons que l’on entend. Son corps semble être un saxophone en mouvement et les sons de l’orchestre ont l’air de sortir d’elle-même. »

Sa carrière désormais lancée, celle qui a failli être amputée à 5 ans pour une blessure à la plante du pied, devient l'une des vedettes du music-hall, dans le Paris des Années folles. Chanteuse, danseuse, meneuse de revue, elle illumine les scènes du Théâtre des Champs-Élysées ou des Folies Bergère et inspire les dames de l’époque. Ces dernières, à son exemple, se font couper les cheveux et rougir les ongles.

Qui aurait cru que cet enfant d’un quartier pauvre des États-Unis, s’exprimant à peine dans la langue de Voltaire, deviendrait une icône pour les françaises, et surtout celle qui aura à populariser en France, le jazz et la culture noire américaine. Tout en devenant une figure emblématique de la résistance française lors de la seconde guerre mondiale.

Joséphine Baker et la résistance

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la meneuse des Folies Bergères faisant rire tout Paris avec ses grimaces, répond à l'appel du Général de Gaulle. L’artiste devient espionne dans l'Europe pendant toute la Résistance. 

En 1939, elle rencontre le capitaine Jacques Abtey responsable du contre-espionnage de la région de Paris et est recrutée comme agent de renseignement. L’une de ses principales missions est de faire passer des informations inscrites à l'encre sympathique sur ses partitions de musique.

Elle est envoyée par la suite en mission au Maroc et est nommée sous-lieutenant des troupes féminines auxiliaires de l'armée de l'air française.

En 1961, dans son château des Milandes en Dordogne, elle reçoit la Légion d’honneur à titre militaire pour son action dans la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale. Elle fut aussi décorée de la Croix de guerre 1939-1945 et de la Médaille de la Résistance.

« Je n'avais qu'une seule chose en tête (...) aider la France », avait déclaré Joséphine Baker dans des archives de l'Ina (Institut national de l’audiovisuel).

Joséphine Baker et son combat contre le racisme

Joséphine Baker est aussi connue pour sa lutte pour les droits civiques et contre le racisme. Que ce soit dans sa terre d’origine, aux côtés de Martin Luther King ou encore dans son pays d’adoption, aux côtés de la Lira (devenue Licra : Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme). Un combat qu'elle mènera jusqu'à sa mort dans le 13e arrondissement de Paris, en 1975, à l’âge de 69 ans.

En août 1963, Joséphine Baker marche à Washington aux côtés de Martin Luther King pour l'émancipation des Afro-Américains. Lors de la prononciation du discours mythique de Martin Luther King « I have a dream », elle se trouvait elle aussi à la tribune, ce jour-là. Le jour de ce rassemblement historique contre la ségrégation raciale, à Washington.

C’est que Joséphine qui, plus qu’une autre a souffert des préjugés raciaux, a décidé de lutter corps et âme, contre ce fléau. C’est ainsi qu’elle deviendra la déléguée à la propagande de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme en France.

Femme de scène, elle a mis son art au service de cette cause, notamment lors de l’un de ses concerts en Floride, en 1951. Elle impose dans le contrat que tout le monde soit admis dans la salle, quel que soit sa couleur de peau. C'est la première fois que les Noirs peuvent entrer dans les cabarets chics de Miami. Et c'est un triomphe. Une bonne partie du public est en larmes. 

« Ma mère n’était pas juste une chanteuse de charleston avec une ceinture de bananes. C’était une femme d’idéaux, d’engagement », rappelle son fils Jean-Claude Bouillon-Baker.

Joséphine Baker et Haïti

En 1934, alors que le pays vit la fin de sa première occupation américaine, Joséphine Baker a rendu hommage à Haïti, lors d’une prestation sur scène de moins de trois minutes.

« Ah ! Qui me rendra mon pays. Haïti. C’est toi mon paradis. Haïti. Dieu me rappelle tes forets si beaux. Tes grands horizons. Loin de tes rivages, la plus belle cage n’est qu’une prison. Oui, mon désir, mon cri d’amour, Haïti », chantait-elle en honneur à la première République Noire du monde. Elle, qui, le 30 novembre prochain deviendra la première femme noire à être intronisée au panthéon.

Sources combinées

Auteur


Réagir à cet article