Haïti-Politique

 Dialogue national, crise de légitimité et ajustement structurel

Publié le 2021-11-24 | lenouvelliste.com

Durant les 40 dernières années, nous avons constaté une situation où l’issue de médiation est presque impossible. Tout d’abord, nous tenons à souligner les tentatives de partage de pouvoir et de réformes structurelles avortées en fin de règne de Jean-Claude Duvalier (1985) en la création d’un poste de Premier ministre et la levée de l’interdiction de fonctionnement des partis politiques et en contrepartie la reconnaissance de la présidence à vie par ces derniers. Et puis les épisodes de 1986-1987,1989-1990, 1990-1991, 1991-1994,1995-1999,1999-2001, 2001-2004, 2005-2006, 2008, 2010-2001, 2014, 2016, 2018-2020 et 2020-2021.

La démocratie restreinte est à l’ordre du jour dans la promotion de l’alternance politique où des pactes priment au détriment de la démocratie économique et sociale. Tout semble focalisé sur le modèle de démocratisation basé sur les réformes structurelles, l’ajustement structurel, la privatisation, le libre-échange, la réduction des tarifs douaniers, la parité flottante de la monnaie, la promotion de la gouvernance axée sur l’efficacité et l’efficience.

En effet, les pratiques de négociations ou de dialogue national sont incessantes par rapport à la récurrence de l’instabilité dans le système politique et économique haïtien. Ce sont avant tout des rebondissements ou des manifestations de la crise structurelle issue des antagonismes entre fractions de classes dominantes et des résistances au modèle de globalisation capitaliste qui s’oppose au projet d’Etat coopératif inscrit dans la déconnexion et à un certain moment à l’alternative contre- plantationnaire, pour parodier Casimir (2001). La partition des agents externes non élus dans les négociations pèse beaucoup. Il s’agit des ambassades et des organismes internationaux de financement (Fonds monétaire international, Banque mondiale) ainsi que les Nations Unies et l’Organisation des Etats Américains.

Toutefois, on peut noter que la démarche dominante se rapporte à des processus de modernisation basés sur l’uniformisation de la gouvernance pour qualifier la transition à partir du dialogue. Dans une telle situation, selon Petras, cité par Jean Baptiste (2001), : « sur le plan structurel, des agents externes officiels non élus assurent un rôle majeur dans la formulation des décisions macro-économiques et macrosociales, avec des conséquences négatives sur les structures économiques de base et le niveau de vie des nations « (ibid, p 55). Ainsi est-il à observer que les demandes d’accord ou de dialogue dans des conjonctures   marquées par des crises se sont généralement associées à des interventions liées aux réformes structurelles. 

A cet effet, une quinzaine de moments de crise ont été repérés de 1985 à 2021 en Haïti, selon des sources combinées, à raison de rebondissement de crise en moyenne chaque 2 ans et 3 mois. Ce qui s’apparente à une société éclatée sous le coup des mécanismes d’ajustement structurel proprement dits, car la mondialisation porte en ses germes des failles et l‘instabilité (Vindt, 1998) - j’ajoute notamment dans les Etats de la périphérie, dits en voie de développement - comme ce sont les cas d’Haïti, voire des pays de la Caraïbe anglophone alors considérés comme des modèles de stabilité politique. Ce dernier point de vue est remis en question par Duncan (1996 :225-248) dans la mesure où les pays de la Caraïbe anglophone connaissent une crise de légitimité due à l’application des mesures d’ajustement structurel. Dans le cas d’Haïti, la gestion de transition par les acteurs internationaux est un échec cuisant en soi. C’est un processus soldé par un ordre caractérisé par l’humanitarisme militarisé et l’accroissement de l’endettement pour parodier Vorbe (CEPODE, 2011 : 71-86).

Nous avons relevé par rapport à la périodisation liée aux demandes de dialogue et de démocratisation de 1985 à 2021, une dizaine d’accords, négociations, accord standby et intentions d’accords avec le Fond Monétaire International (FMI). Si nous partons de l’analyse de Duncan, c’est au prix de ces mécanismes d’intervention que sévissent des crises qui menacent la consolidation de la transition suivant le modèle classique dominant avec les préalables tels que la libéralisation et la démocratisation ou la transition.

Nous allons clore provisoirement cet échange critique avec une récapitulation de la relation moments de crise, demandes d’accords et endettement extérieures, périodes les plus remarquables ont été considérées, dont 1983-1985 correspondant à la crise du modèle Jean-claudiste face aux demandes de modernisation. Ce fut l’adhésion au DTS (Droit de tarif spécial) et portefeuille de 34.5 million de dollars américains ajoutés à un autre portefeuille de 60 millions. Puis,1991-1994 qui tient compte des réformes structurelles qui s’associent au paquet de négociation pour le « retour à la démocratie ». Des accords avec le Fonds a donné lieu à 2.6 milliards entre 1995 et 2001, conditionne à la privatisation des entreprises publiques, la compression de 6000 fonctionnaires, la libéralisation des échanges, la réduction du déficit budgétaire et la promotion de politique macroéconomique.1.3 milliard 300 millions de dollars américains sont indiqués dans les promesses du FMI lié au  Cadre de coopération intérimaire (CCI)

 Enfin, 2016-2021, marquée par une crise de légitimité sans précédent, le projet de changement de la Constitution haïtienne de 1987 pour avoir entravé des velléités de démocratie restreinte et considérée comme un garde-fou à la souveraineté et une garantie à la participation et la décentralisation. Ce serait un excès de participation qui va à l’encontre du modèle de modernisation (dialogue). La démocratie restreinte est aussi centrée sur les procédures minimales à travers des pactes pour l’exercice de la pratique démocratique avec la promotion du présidentialisme, ce, dans la perspective de Samuel Huttington et Daniel Bell, soient deux autorités remarquables de la question de transition politique après les années 1980 (Espinal, 1987), cité par Pierre (2013). Entretemps on se rappelle les accords avec FMI pour une portefeuille conditionné pour mettre fin à la subvention de l’essence à la base de l’émeute des 6-7 juillet 2018. En 2019, un portefeuille de crédit de 229 millions de dollars américains a été prévu après l’appui des Etats-Unis. D’où un lien entre « dialogue «, crise de légitimité et ajustement structurel.

Repères bibliographiques.

Sous la direction de Justin Daniel, Les iles Caraïbes- Modèles politiques et stratégies de développement, Editions KARTHALA, Paris 1996. 364p.-Charles Vorbe, « Séisme, humanitarisme et interventionnisme en Haïti », in Revue Cahiers du CEPODE No 2, 2e année, Editions CEPODE, Port-au-Prince, Mai 2011. Pp 71-86.-Charles Vorbe, « Mondialisation néolibérale, droit et sous-développement en Haïti », in Revue Les Cahiers du CEPODE, Editions CEPODE no1,1er année, Port-au-Prince, Septembre 2009.-Jean Casimir, La culture opprimée, Imprimerie Lakay, Haïti 2001. 362 p.- Hérold Toussaint, Violence et Etat moderne-L ’espoir de la raison en Haïti, Imprimerie Henri Deschamps, Haïti 2006.200p.- Josh Dewind et David Kinley III, Aide à la migration-L ’impact de l’assistance internationale à Haïti, Editions CIDIHCA, Canada 1988.216p.-Mario Menendez, Cuba, Haiti et l’interventionnismeaméricain. Un poids, deux mesures, CNRS Editions, Paris 2005.Mario Menendez, Cuba, Haiti et l’interventionnismeaméricain. Un poids, deux mesures, CNRS Editions, Paris 2005.--Gerard Vindt, 500 ans de capitalisme. La mondialisation de Vasco de Gama à Bill Gates, Edtions Mille et unenuits, Paris 1998.-Chenet Jean Baptiste, Mouvements populaires et Partis politiques (1986-1996): la restructuration manquée de l’ordre politique agonisant. (Thèse doctorale), Science Politique, Université de la Sorbonne Nouvelle, Paris III, France. Soutenue 2011. Hancy Pierre, “Les soubassements de la transition démocratique dans l’îled’Haïti des années 1980 à nos jours”Publié le 2019-03-13 | lenouvelliste.com-Hancy Pierre “République dominicaine : modèles politiques, entre État vassal et démocratie restreinte (1916-1996)”, Publié le 2014-10-01 | lenouvelliste.com

Hancy PIERRE, Professeur à l’Université
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