Dans l'enfer des sargasses

Notre collègue Germina Pierre-Louis remporte le prix de la catégorie presse écrite du concours Jeune journaliste de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF) de cette année. La rédaction de Le Nouvelliste félicite Germina Pierre-Louis et lui souhaite de continuer sur la même lancée. Nous vous invitons à découvrir son article.

Publié le 2021-11-22 | lenouvelliste.com

Des algues brunes appelées encore sargasses ou varechs polluent, depuis 2011, les plus belles plages d’Haïti, notamment celles situées dans le Sud et la Grand’Anse. Ce fléau avec ces impacts environnementaux, sanitaires et économiques pose bien des problèmes à ceux qui exploitent les plages, aux pêcheurs et aux baigneurs. 

En plein milieu de journée, le soleil surplombe  Marreau,  1re section communale de Saint-Jean du Sud. Une légère brise marine apporte un peu de fraîcheur sous cette chaleur torride. Cette parfaite harmonie est depuis un certain temps troublée par les sargasses dégageant une odeur d'œufs pourris qui remonte jusqu’au long  de la route.

 L’odeur pestilentielle  se fait sentir encore plus lorsqu’on s’approche du sable qui s'étend à perte de vue où des amas de varechs s’amoncellent et enlaidissent la plage. Une tache de cambouis dans un tableau finement exécuté et qui faisait la joie des usagers de ce coin de terre bordé par la mer. 

La pollution des sargasses  

 À Reginedar Auberge bar restaurant, le dossier relatif à la présence nuisible des  bancs d'algues sargasses est sensible mais pas tabou. «  Ces choses-là nous nuisent », s'exclama Evans Lazarre,  le gérant de cet hôtel durant notre visite, en ce lieu, le dimanche 19 septembre 2021. Il  a l’habitude de constater ces espèces de sargasses qui vivent ancrées dans les fonds marins remonter à la surface pour dégager un gaz qui lui pique les narines.

Devant ce tableau étourdissant, il se désole de voir les baigneurs rebrousser chemin et le nombre de clients qui décline jour après jour. « Nous autres dans cette zone, nous y sommes habitués et  l’odeur nous laisse indifférents. Mais ceux qui viennent pour la première fois et croisent le chemin effarant des sargasses ne veulent plus y remettre les pieds », a confié  Lineda Lazarre Thermophile, la propriétaire de Reginedar Auberge bar restaurant qui a vu son chiffre d’affaires baisser.

 « Les varechs nous empêchent de respirer normalement. Mon mari ne peut même pas vivre sur la plage. Des taches noires apparaissent sur sa peau dès qu'il se pointe ici. Quand les enfants bravent les varechs pour se baigner dans la mer, ils se grattent. Parfois, j’ai des nausées mais j’essaie de tenir, car j’ai investi dix ans de ma vie pour construire cette auberge », s'est-elle plainte. 

 Malgré ses multiples efforts pour tenter de remédier à cette situation surtout quand la mer apporte des algues brunes en quantité sur les rivages, madame Thermophile se sent impuissante.  Ses clients fuient son entreprise à cause des varechs. « Mais comment pourraient-ils accepter de manger à un endroit où se dégage une odeur aussi âcre ?», dit-elle d'une voix empreinte de désolation. 

L’arrivée des sargasses en Haïti 

Depuis 2011, au cours du second semestre, les populations côtières des pays de la Caraïbe, du golfe du Mexique et du sud-est des États-Unis observent des échouages massifs d’algues brunes appelées sargasses. L’arrivée des sargasses a pris de l’ampleur en Haïti à cette époque. « L’origine des sargasses qui serait la plus certaine serait la déforestation dans le nord du Brésil qui faciliterait l’apport en nutriments au niveau de la mer des Antilles et alliées aux fluctuations climatiques, ceci provoquerait une croissance soutenue des algues  qui flottent et qui arrivent sur les côtes des Antilles », a rapporté Paul Judex Edouarzin, spécialiste en gouvernance environnementale.  

Les sargasses sont des algues brunes (du genre Sargassum) que l’on retrouve dans la flore marine des zones tropicales et subtropicales. Ces algues de type pélagique comportent de petites vésicules qui leur permettent de flotter ; elles forment ainsi des bancs qui dérivent au fil des courants. Ces amas d’algues flottantes représentent alors un habitat clé pour le transport et le développement de larves marines mais également d’insectes.

 L’arrivée des algues a un impact sur l’environnement et sur le plan sanitaire. « On a relaté des cas légers d’intoxication par suite du dégagement du sulfure d’hydrogène produit par les algues brunes lorsque celles-ci tombent en putréfaction dégageant  une odeur d’œufs pourris. Il y a des cas de maux de tête, de nausées, d’irritation des yeux, a énuméré M. Edouarzin qui se veut prudent. Mais il a admis qu’une exposition longue à cette odeur peut entraîner la mort. Surtout si la personne a déjà des complications de santé. » 

« L’impact environnemental est lié à l’asphyxie de certaines espèces de poisson, à la perturbation du cycle de vie de certaines espèces marines, à la perturbation des coraux parce que les coraux ont besoin d’eau peu profonde, claire, de température avoisinant les 25, 26 degrés Celsius pour survivre. Avec l’arrivée des sargasses, toute cette zone se trouve obstruée et les coraux en font les frais.  Les zones de ponte de tortue sont aussi obstruées. Les baies sont obstruées par les sargasses,  les plages recouvertes »,  regrette l’expert en environnement.

Quels profits peut-on tirer des sargasses ?

Les sargasses, un élément gênant utile. « Les sargasses sont riches en nutriments et peuvent être utilisées comme compost naturel. Il faudra d'abord les dessaler. Dans certains pays, on les utilise comme des blocs de construction ; comme des bioplastiques  dans l’industrie ; comme des biens de consommation pour le conditionnement de l’eau. On se sert des  sargasses comme des biofertilisants pour l’agriculture organique, pour l’épandage sur les plages érodées, pour l’alimentation animale, entre autres », a énuméré M. Edouarzin qui prodigue des conseils pour composer avec les deux effets des sargasses.

 Selon le directeur du bureau de Port-au-Prince du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), il faudrait laisser les sargasses s’autodétruire dans les zones  où il n’y a pas beaucoup d’activités humaines, pratiquer l’enlèvement et le traitement sur les plages qui sont exploitées pour leur utilisation future. Cependant Paul Judex Edouarzin pose le problème de la variation des quantités de sargasses et des endroits de l’échouage comme un hic qui pourrait surgir dans l’industrialisation de ce produit de mer. « Dans le cas d’un pays comme Haïti, il faut faire la cartographie des zones d’échouage des sargasses et à partir de ces données déterminer les plages sur lesquelles  il faut  les enlever et  celles sur lesquelles on peut les laisser se décomposer », a-t-il proposé, croyant qu’il faudrait prioriser la collecte dans l’eau afin de protéger les plages.

« Il faut trouver un moyen d’utiliser les sargasses à moindre coût. Je crois qu’il y a tellement d’utilisations qu’on peut faire des sargasses qu’elles pourraient rapporter  gros si on les exploite.  Par exemple, on peut monter des petites et moyennes entreprises (PME)  pour l’exploitation de ces produits. Cela ne devrait pas  coûter beaucoup. Au Mexique, on utilise les sargasses pour faire des cahiers. On peut puiser des expériences des autres pays », a poursuivi l’expert en environnement.

« Nous avons envisagé de les enlever mais l’arrivée des sargasses est constante et rapide. Vous en enlevez une tonne et une autre tapisse déjà la mer avant d’échouer sur les plages.  L'Etat est le seul  acteur qui pourrait nous aider. Je ne sais pas ce qu'on pourrait faire des  varechs, mais il faut trouver un moyen de les enlever. Nous sommes impuissants », se désole Lineda Lazarre Thermophile, la propriétaire de Reginedar Auberge bar restaurant.

Pour l’instant, la mer apporte les varechs et les reprend.  Les vagues en décident. Depuis plusieurs années, les sargasses arrivent parfois deux ou trois fois par an. Elles sont observées dans les départements du Sud, du Sud-Est et de la Grand’Anse durant la période allant du mois de mars à octobre. 

*L'auteure de ce texte a été sacrée cette année lauréate de la 7e édition du Prix Jeune Journaliste en Haïti organisé par l'OIF.



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