Laënnec Hurbon : l’accord principal devrait être essentiellement autour de la sécurité

Selon le sociologue Laënnec Hurbon, analysant la conjoncture sociopolitique actuelle du pays, nous allons davantage vers une situation beaucoup plus grave. Selon lui, l’ensemble des forces vives du pays doivent comprendre que l’accord principal doit essentiellement porter sur la sécurité.

Publié le 2021-11-05 | lenouvelliste.com

Pour Laënnec Hurbon, l’Etat haïtien est en pleine déliquescence, les mafieux se sont accaparés de tous les leviers du pouvoir. « Ce qui nous est arrivé, c’est la continuité des quatre années de Jovenel Moïse au pouvoir. Durant ces quatre ans, nous avons vu que l’Etat a abdiqué », explique le sociologue haïtien à Roberson Alphonse et Robenson Geffrard, sur Magik 9, le vendredi 5 novembre 2021. Au cours de ces dernières années, ajoute-t-il, l’Etat ayant déjà eu des liaisons avec les gangs, n’a pas joué son rôle. Au point où nous sommes arrivés, explique le sociologue, « il n’y a plus de chance que l’Etat puisse reprendre à partir de lui-même parce que l’effondrement va beaucoup plus loin et entre dans des convulsions ; plus aucune institution ne peut fonctionner aujourd’hui ».  

Pour Laënnec Hurbon, la situation actuelle du pays, caractérisée notamment par la montée en puissance des gangs qui prennent en toute impunité le contrôle de certains territoires, n’est possible dans aucun pays sans des accointances avec l’appareil de l’Etat, entre autres les institutions directement concernées comme les ministères de l’Intérieur et des Collectivités territoriales, de la Justice et de la Sécurité publique, etc.  

La crise du carburant qui paralyse quasiment le pays est, pour M. Hurbon, le signe que nous sommes en plein cœur de cet effondrement qui était prévisible, estime le spécialiste des rapports entre religion, culture et politique dans la Caraïbe, parce que toutes les institutions ne fonctionnaient pas. L’Etat n’existait pas pendant les quatre dernières années, à ses yeux. Cette déliquescence, caractéristique d’un mauvais calcul qu'avait fait Jovenel Moïse laissant les gangs fonctionner en toute impunité dans le pays, est elle-même à la base de l’assassinat de ce dernier. 

« Il faut prendre la mesure de ce qui nous arrive comme quelque chose qui relève de la nation elle-même. Nous sommes arrivés à un point où nous sommes revenus à l’espace-temps pré-1801, avant la constitution de Toussaint Louverture. Nous sommes livrés à nous-mêmes sans aucune possibilité d’obtenir la sécurité », analyse Laënnec Hurbon, qui pense qu’il faut penser cette question dans sa radicalité, dans son caractère inédit par rapport à l’histoire du pays elle-même et à ce moment-là imaginer ce qui pourrait être une sortie de cette insécurité. 

Comment le pays peut-il sortir de ce cercle infernal ? Sans prétendre avoir une boule de cristal, le professeur pense qu’il faut notamment faire la généalogie de cette violence qui ronge le pays, la contradiction principale que le pays est en train de vivre, que tous les mouvements sont en train de vivre... 

Toutes les luttes devraient converger vers la résolution du problème de sécurité, fait valoir Laënnec Hurbon, sociologue émérite et docteur en théologie, auteur de plusieurs essais à succès. « Ce sont toutes les forces vives de la nation qui doivent se remettre debout et qui doivent ensemble s’entendre pour présenter une solution à la nation et que celle-ci soit publique, nationale et étatique en même temps ; c’est une solution qui vise aussi à redresser l’Etat et le recréer mais à partir des forces vives qui s’expriment dans différents groupes qui sont en train de demander des accords », soutient M. Hurbon.  

« Nous n’avons pas à compter sur la communauté internationale » 

Pour le professeur, l’accord principal devrait essentiellement se trouver autour de la sécurité qu’il faut exiger du gouvernement de facto actuel. L'universitaire estime que le pays va davantage vers une situation beaucoup plus grave qui, soutient-il, ne s’arrangera pas toute seule. L’ensemble des forces vives du pays doivent comprendre que la voie qu’il faut emprunter est la résolution de l’insécurité. Il ne croit pas que la solution viendra de l’international.  

« On peut dire que la communauté internationale et les Américains sont pour beaucoup dans la situation actuelle », affirme-t-il, rappelant que ce n’est pas la première fois que le pays se trouve abandonné, selon ses mots, par l’international. «  Nous n’avons pas à compter sur la communauté internationale. Ils nous ont abandonné pendant longtemps, ils ont vécu de notre travail pendant plus d’un siècle. Il nous faut revenir à la base de notre histoire pour savoir qu’il nous faut une véritable renaissance, une reprise en main tout à fait nouvelle ; un retour aux fondamentaux de la nation », prescrit le sociologue.  

Pour Laënnec Hurbon, il faut faire attention aux monstres, reprenant ce concept propre au philosophe italien Antonio Gramsci. « A partir du moment que les institutions ne fonctionnent pas, les pulsions individuelles non plus de limites. Les monstres que quelqu’un porte en lui-même peuvent dans certaines conditions aller à l’air libre. C'est ce qui nous  arrive», déclare-t-il, se référant aux crimes qui montrent que c'est le pays s'en va dans une sorte d’anomie qui exige un redressement radical. 

Pour que l’espoir revienne, il faut qu’on voie d’une manière ou d’une autre à l’horizon des solutions possibles, même si elles ne peuvent être réalisées immédiatement et massivement. S'il n'y a pas ces propositions, on est dans la nuit. L'espoir ne peut apparaitre que si l’on voit des éléments de solution », soutient M. Hurbon, qui croit que dans les masses il y a la mèche qui fume encore. Autrement dit, il ne faut pas désespérer, invite-t-il. 



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