Doktè Bijou, peyi a fou

Publié le 2021-10-20 | lenouvelliste.com

« Lè chak moun ap rale yon bout » Haïti à la déroute. Cette chanson fétiche de la  Martiniquaise Jocelyne Beroad nous transperce l’âme et le cœur.

Les oiseaux de mon pays ont changé de plumage

Mais pas les enfants de nos villages

Ah ! mon pays que voici !

Pays de toutes les urgences !

Dans la presqu’île du Sud la faim tenaille des milliers d’enfants.

85 000 Haïtiens en route pour les États-Unis d’Amérique via le Panama. Malgré le spectacle scandaleux des agents de Rio Grande et les expulsés en cascade qui débarquent dans les aéroports Toussaint Louverture et du Cap-Haïtien.

Le kidnapping à allure épidémique au superlatif !

On enregistre le plus grand nombre de cas de kidnapping de par le monde.

Une population assiégée par des bandits de grand chemin.

La situation chaotique de cette lutte féroce pour le pouvoir !

Une population tétanisée par une misère abjecte et une situation infrahumaine.

Nous sommes en présence d’un pays à la déroute qui noie ses muscles, sa conscience dans le bain de ses larmes.

Un pouvoir d’achat effrité !

Une monnaie nationale en chute libre !

Une inflation galopante, persistante et avec elle l’échec du contrôle des prix par un État à genoux.

Une jeunesse « ki pa wè devan ki pa wè dèyè », forcée de quitter sa terre natale, pas son pays que  tout concourt à lui faire renier.

J’emprunte à Daniel Rouzier ces indicateurs socio-économiques. La croissance démographique annuelle en Haïti est d’environ 1,3%. En d’autres termes, en tenant compte des décès et naissances, le pays doit nourrir plus de 143 000 nouveaux Haïtiens chaque année. Durant les vingt dernières années, le produit intérieur brut haïtien est resté le même alors que la population a doublé.  Graduellement et en moins d’une génération, l’Haïtien moyen est devenu deux fois plus pauvre. L’agriculture haïtienne représente 25% du PNB. Elle emploie 66% de la population, mais ne reçoit que 5% du budget national. Entre-temps, depuis 1950, Haïti est en déficit alimentaire croissant et doit importer chaque année plus de nourriture que l’année précédente. En 2020, nous avons importé 60% de notre consommation alimentaire. Nous importons chaque année 80% du riz que nous consommons. La pauvreté est deux fois plus élevée en milieu rural qu’en milieu urbain. La majorité de la population rurale a faiblement accès à l’éducation, aux soins de santé, à l’eau potable et à l’électricité. Des trois millions de personnes souffrant d’insuffisance alimentaire, 77% vivent en milieu rural.

En ce petit matin d’octobre à odeur de citronnelle, j’hume l’air frais et doux

Et pourtant au-dehors, une atmosphère polluée étend ses tentacules

un peu partout dans cette république endeuillée.

Trop de sang !

Trop de haine !

Trop de colère ! 

Trop d’individualisme !

Et pas de résultat !

Cette transition chaotique, dangereuse, d’un système de société délétère vers l’émergence d’une modernisation politique, économique et sociale, peine à se manifester.

Nous avons  fait le choix abject de ne pas investir dans l’éducation. L’économie du savoir contrairement aux Taïwanais.

L’élite haïtienne économique, politique intellectuelle a raté toutes les révolutions de l’humanité. La Révolution industrielle du XVIIIe siècle qui a fait décoller les pays occidentaux et plus près de nous la révolution numérique.

Mon frère aîné, Gérard Le Chirurgien, de retour de Paris, avait poussé ce cri combien véridique : « Je ne vois pas la main de l’homme dans ce pays. Nous marchons à reculons ».

Il est navrant de voir les hommes politiques jouer à « kachkach Lubin sere Lubin » dans ce pays de toutes les urgences où l’on devrait se serrer les coudes.

«  Ayiti pa menm ka panse, sevo l krake, sevo l gaye », Dr Bijou, peyi a fou.

Le changement a la vie dure. Un système traditionnel fatigué ! Moribond ! Et pourtant tenace. Il n’y a rien de pire, écrit Peguy, qu’une âme habituée. La vigilance citoyenne est un impératif de la conjoncture. Nous n’avons pas le droit de devenir des âmes habituées.

Cette litanie a trop duré. Haïti a besoin du vrai, du neuf, du grand, d’une vision commune et forte. Ce poison lent de la division nous fragilise. Ce goût de l’immédiat nous tétanise. La primauté de l’intérêt individuel sur l’intérêt commun nous anéantit. La fragmentation de notre société, le clivage des Haïtiens du dedans et du dehors nous fragilisent. Nous n’avons pas le droit de continuer à gérer des querelles de chapelle inutiles, gratuites et mortelles, juste pour l’appât du gain et l’appétit insatiable du pouvoir. Il nous faut un dialogue, un vrai, de façon à identifier les mécanismes qui puissent nous permettre de sortir de ce labyrinthe.

Dans ce climat de grande incertitude.

Dans ce pays agonisant !

Dans cette société disloquée !

On doit se battre avec persuasion, pour l’éclosion d’une communauté plus fraternelle, plus prospère, plus transparente et plus robuste.

Cela implique une sensibilité sociale sans démagogie ni tromperie. 

Un amour des autres et de son pays.

Le goût du partage et de l’équité. 

Le respect des valeurs démocratiques.

Le renforcement de nos institutions. 

Le refus du messianisme.

À chacun de jouer sa partition ! La bonne !

Haïti a besoin de chacun de ses fils, ceux du dedans et ceux du dehors, pour un grand combite national.

Tout un chacun doit courir au chevet de ce grand malade, pour éviter ce cri de Manuel: « Nous mourrons tous ».

2020-2021, la saison de toutes les tourmentes, et de toutes les incertitudes.

Crise économique. 

Crise politique.

Crise sanitaire.

Une pandémie s’est installée sur la planète avec brutalité et létalité. Elle met à nu la fragilité de l’espèce humaine et la vulnérabilité des pays développés. L’humanité frappée de plein fouet s’est réveillée désemparée.

Le Covid a eu raison de notre déraison collective. Marie Carmelle Mentor s’est éteinte avec toute son élégance, ses croyances vaudouesques et sa témérité. Cette pandémie nous a volé l’un de nos plus brillants cerveaux, le Dr Rony Gilot. Notre nonchalance collective, notre système de santé impotent, la faiblesse de nos institutions qui fonctionnent au gré de nos caprices individuels et de nos coteries ne nous permet pas une prise en charge médicale adéquate de cette pandémie meurtrière et foudroyante. Nous sommes condamnés à respecter les mesures barrières (port du cache-nez, distanciation physique, lavage des mains) et à se faire vacciner. La prévention et le confinement dans ce désert d’infrastructure sanitaire, nos deux planches de salut.

Haïti traverse une crise pluridimensionnelle.

Une crise existentielle.

Une crise des valeurs.

Les repères ont disparu.

La famille éclatée.

Le monde religieux a perdu sa sobriété et son caractère sacro-saint !

L’école, lieu de mixité sociale en chute libre !

Les valeurs familiales, les normes, les croyances sont déchirées !

Croyance dans le salut terrestre par la fraternité !

Croyance dans le bonheur éternel par l’instabilité grandissante ! 

Le goût du partage, la famille élargie !

Le souci de la solidarité et de la dignité  humaine !

Le sens des valeurs familiales !

L’esprit de compassion ! 

Presque aux abonnés absents !

On se doit de transcender les clivages, les idéologies, les rivalités de la politique politicienne pour épouser les valeurs fondamentales de l’idéal républicain.

Notre salut est à ce prix !

« Yon konba ret yon konba »

Cependant le bon combat, le vrai, c’est le combat contre cette misère abjecte ! 

Le combat pour le triomphe de l’amour de l’autre !

Le combat contre la haine pour le triomphe de la tolérance, vertu sociale indispensable à l’épanouissement d’une vraie démocratie.

Un vrai combat ! Le beau !

Un combat pour une justice équitable !

Un combat contre cette corruption systémique véritable fléau,

Ce combat n’est ni de droite ni de gauche.

Il est un combat citoyen.

Un combat civique au bénéfice du bien commun.

De façon à promouvoir une société d’intégration en lieu et place de cette société d’exclusion, forme achevée de l’injustice sociale qui sape le moral de la nation, si nation il en existe, et la tire vers le bas.

Pour ce, il nous faut un leadership éclairé, ferme et humaniste qui puisse se battre avec persuasion, agir avec passion, intelligence et surtout désintéressement.

Perdre avec grâce !

Vaincre en osant provoquer cette révolution mentale, outil indispensable à l’épanouissement d’un décollement durable tout en comptant, dans cette conjoncture d’interdépendance et de globalisation, sur la solidarité agissante de l’international et plus particulièrement de notre puissant et capable voisin. Pour l’implémentation d’un plan Marshall similaire mais moins ambitieux à celui qu’il a instauré en Europe après la Deuxième Guerre mondiale, en lieu et place d’aide humanitaire.

Jean Claude Desgranges, M.D F.A.G.S

Président Fondation 3e âge

jcdesgranges77 @yahoo.fr

Jean Claude Desgranges, M.D F.A.G.S
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