Michel Soukar ressuscite Sylvain Salnave

Michel Soukar récidive. Après Cora Geffrard, l’historien sort un nouveau roman historique, « Sylvain Salnave, la douce amère », 256 pages, publié par C3 Éditions.

Publié le 2021-10-01 | lenouvelliste.com

Soukar plante le lecteur dans l’univers de Sylvain Salnave dont l’acenssion à la présidence et l’exécution sur les ruines fumantes du Palais national ont en commun des fulgurances qui rendent son destin exceptionnel. Le grand écart est mis en mots, de l’ascension au peloton d’exécution commandé par Boisrond Canal, le protagoniste.
 

Le Salnave demi-dieu des masses qui entre en triomphateur sur Port-au-Prince est source de curiosité. Il est observé, déshabillé, pénétré par des « yeux gourmands » qui « expriment un puissant désir de possession, une curiosité inlassable ». En Polaroïd, Soukar ajoute d’autres traits à l’esquisse du personnage central. « En ce temps-là, Sylvain Salnave, la figure ovale, porte bien ses quarante ans, avec ses cheveux soigneux, noirs, courts sans être ras. Ses grands yeux brillent avec des éclairs intermittents sous d’épais sourcils. Une belle moustache en pointe et une barbiche encadrent sa bouche volontaire, sensuelle. Sa sueur miroite quand des flocons de nuages permettent aux rayons du soleil de baigner sa peau de métis ».

Le faste du pouvoir, les intrigues, les écueils sont des éléments de la trame. À la jauge de Boisrond Canal, l’homme de l’habitation de Frères, Sylvain Salnave passe.
Le roman sur le beau chef de guerre, séducteur de la plèbe, recèle quelques douceurs, comme ses échanges épistolaires avec sa femme Wilmine. « … Notre oreiller à entendu mon chagrin, mes souhaits, mes reproches, comme mes jouissances d’épouse sevrée », a écrit Wilmine à son époux à qui elle conseille de nourrir le peuple, de faire attention aux trahisons, de se méfier de Nord Alexis.
Ou son arrêt et sa rencontre quelque part à la plaine du Nord où « les maisonnettes paysannes, nimbées de l’écume poudreuse du brouillard se dérobent, se devinent plus que ne se laissent voir ». 
 

Ces terres portent à jamais, sous la plume de Soukar, plus que des traces, plus que des effluves de la geste de 1804. « Ici, la voix profonde des âges se mêlent au cri de l’instant à l’oreille de Sylvain. Ici, le colon blanc, propriétaire fut astreint à fixer, face à face, le visage hideux de sa cruauté. Ici, sabre au clair, canon grondant, au milieu des colonnes de feu, l’esclave brisa ses chaînes, força le destin, planta l’arbre de la liberté au cœur du continent ». Soukar le romancier, passionné de cinéma, porté par la liberté qu’offre la fiction, a fait jouer des personnages. Sans trop grande liberté sur certains faits historiques. Le pays déchiré par la guerre, le Salnave qui se fait capturer par Cabral en tentant de fuir en République dominicaine. « Cabral le fait conduire ligoté, l’uniforme déchiré, sale, la chevelure hirsute dans son carré.

« Qui l’eut cru ? L’imprenable Salnave ! Je vais informer Saget et Canal de ta capture. Ahorrita ! Dios esta conmigo ! Maldito ! »

Pour obtenir ce colis, l’or a rutilé. « L’officier dominicain compte les pièces brillantes et rondes comme la lune au-dessus des lointains palmiers.

-              Le compte est bon. Adios !

Sylvain est remis contre le sac d’or et va retourner à Port-au-Prince, amarré comme un taureau. » La trahison, les intrigues, les penchants pour le maléfique donnent quelques ancrages à ce roman qui décrit le procès, l’exécution.  « Canal se place en tête du peloton d’exécution et d’une voix forte, le bras droit tendu : Haïtiens, vous allez vous venger d’un traître ! Salnave puise dans ses dernières forces et hurle : moins traître que vous !
 

Canal baisse les bras. La décharge part, le crible en pleine poitrine. Il s’affaisse. Un exécuteur coupe la corde, il s’écroule. Pour l’achever, un soldat lui tire une balle à l’oreille. Boisrond s’avance sur le péristyle et s’adresse à l’attroupement : la société s’est faite justice ! Six heures sonnent.  Le crépuscule rougeoie la ville brusquement muette. Soudain, des gorges s’échappent des cris de joie et ses heureux défilent devant le cadavre sur lequel ils déchargent leurs revolvers. Des hurlements de douleurs montent de la rue. Boisrond ordonne de ramasser le corps ensanglanté, de le placer sur un brouet et précise : conduisez-le dans la zone de La Saline, au bord de la mer, là où la commune enterre les criminels. Le sinistre cortège s’ébranle » … Les pieds de Salnave traînent. « Ces pieds semblent chercher terre afin de rebondir pour de nouveaux combats » …, conclut Michel Soukar dans ce roman que l’on parcout, traverse en ayant à l’esprit cette mise en garde de Gary Victor. « On ne sort pas indemne de la lecture du roman de Michel Soukar ».



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