Il y a de cela 30 ans... Haïti prenait d'inquiétants virages

Publié le 2021-09-30 | lenouvelliste.com

Il y a plusieurs façons de raconter le coup d’État du 30 septembre 1991 dont le 30 septembre 2021 marque les trente ans. On peut revenir sur le déroulement de l'action des militaires, célébrer la résistance des militants, refaire le décompte des morts, regretter la duplicité de la communauté internationale. 

Pour parler du 30 septembre 1991, on peut rappeler les faiblesses du gouvernement du premier ministre René Préval (oui, le deux fois président René Préval a été le premier premier ministre de Jean Bertrand Aristide), établir la comptabilité des occasions manquées entre le secteur privé et Lavalas, entre la classe politique et Lavalas, entre la communauté internationale et le régime du prêtre-président. 

Élu le 16 décembre 1990, de Jean Bertrand Aristide qui prêta serment le 7 février 1991 on peut beaucoup dire. Novice en politique, le curé de St Jean Bosco n'avait pas l'expérience pour manœuvrer entre les écueils. Sa fougue ne suffira pas à préserver le président des échecs ni des complots qui aboutiront au 30 septembre 1991. Et depuis, à chaque fois qu'un président arrive à la tête de l'État vierge de tout passé dans la conduite des affaires de la République, il commet des erreurs. 

L'expérience est une qualité que l'on ne peut pas acquérir sans le temps et les épreuves.

Il y a tellement à dire sur le coup d’Etat. Sur sa genèse, son histoire secrète, sur les zones d'ombres qui persistent, sur les trahisons et résistances qui émergèrent en ces temps troublés. Tant à dire. Mais le 30 septembre 1991 marque surtout des virages qui pèsent encore sur le pays. 

Le premier virage fut le manquement des parlementaires haïtiens à leur devoir. Nos élus, au Sénat et à la Chambre des députés, se courbaient devant la force et l'ignominie, le 30 septembre 1991. Ceux qui devaient défendre la démocratisation firent le lit des militaires putschistes. Certains y dorment encore. 

Trente ans plus tard, l'action de nos élus, législature après législature, est orientée par ce renoncement originel. A chaque fois qu'un gouvernement sort des rails de la démocratie, nos parlementaires seront les premiers à vendre leur conscience. La première fois, c'était le 30 septembre 1991.

Ce jour-là, les militaires haïtiens prirent la décision de ne pas supporter la modernité démocratique. Ils préfèrent l'aventure au chemin tracé par la Constitution. 30 ans plus tard, nos forces de sécurité continuent de manquer à l'appel du devoir. Après l'échec des Forces armées d'Haïti (FADH) qui démontrèrent qu'ils avaient pris le pouvoir sans savoir quoi en faire, c'est la Police Nationale d’Haïti qui rate périodiquement l'occasion de renforcer l'expérience démocratique. Grande différence à souligner fortement, aucun membre de la PNH n'a jamais tenté de prendre le pouvoir depuis la création du corps. 

La démocratie a besoin de la force organisée et de la justice en marche pour s'imposer. Haïti trente ans plus tard est orpheline de l'une et de l'autre. Nous avons pris des virages le 30 septembre 1991 qui nous éloignent de deux piliers fondamentaux de l’État de droit

Le 30 septembre 1991 est né de l’échec de la nécessaire coalition des élites dont le pays a besoin pour l'emmener sur les chemins du développement. 

Il y a trente ans, Jean Bertrand Aristide et ses alliés politiques n'avaient pas pu, n’avaient pas su cimenter une alliance assez forte où les intérêts économiques trouveraient avantage dans une société démocratique. Trente ans plus tard, aucun président, aucun mouvement politique n'a réussi l'impossible tour de force de fédérer des forces de progrès génératrices de croissance de l'économie et de bien-être pour les Haïtiens. 

Il n'existait pas en Haïti un projet national partagé et accepté en 1991. Ce rêve commun n'a toujours pas pris naissance en 2021.

Trente ans après le 30 septembre 1991, faire de la politique en Haïti consiste à appuyer aveuglément le pouvoir en place ou à le combattre tout aussi aveuglément. Il n'y a ni bataille d'idées ni bataille de projets. Il y a des hommes et des femmes qui s'aiment ou qui se détestent. 

Dans notre projet de société, il n'y a ni un pays à construire ni un peuple à servir. Il y a des jours qui passent et un sauve-qui-peut qui se généralise. 

Trente ans après le coup d’État contre le premier président élu démocratiquement depuis la dictature des Duvalier, il est de plus en plus difficile de parler, de penser et de réaliser des élections en Haïti. Le recul a débuté il y a trente ans. Et aucun gouvernement, aucun régime n'a mis en place les mécanismes pour relancer la démocratisation en Haïti. Tout au contraire.

Le pays prend depuis le 30 septembre 1991 des virages les uns plus inquiétants que les autres. Le coup d’État contre l'avenir continue avec de nouveaux acteurs. 



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