Camp-Gérard: les ruines d’un monument majeur dans la guerre de l’indépendance dévastées par le séisme 

« La réunion de Camp-Gérard est tout aussi importante que celle de l’Arcahaie, tous deux considérés comme actes fondateurs d’Haïti ». Daniel Elie.       

Publié le 2021-09-27 | lenouvelliste.com

En sortant de Camp-Perrin, après Mersan et avant de déboucher sur les rives voraces de la ravine du Sud, il faut tourner à gauche sur un petit sentier. Il n’y a pas de panneau mais, comme toujours en Haïti, on finit par tomber sur un GPS humain, un bon prochain prêt à vous indiquer le chemin. « C’est là ! Un peu plus bas », renseigne un homme, longiligne, aussi flexible qu’un guerrier massaï, la nuque en sueur, sec dans un ordre à son veau qu’il conduit vers des pâturages plus abondants, peu après 15 heures, samedi 3 septembre 2021.                    

En face d’un bosquet, le sillage de pneus sur le sol indique la route vers une petite colline où se trouve Camp-Gérard. Tout en haut, drapés dans le silence et l’indifférence, des roches, des pans entiers de maçonnerie des ruines du camp sont à terre. Par endroits, d’autres parties de ces ruines, projetées sur plusieurs mètres, semblent avoir explosé sous l’effet des ondes du séisme du 14 août 2021, 7.2 sur l’échelle de Richter. Juste à côté d’un mât au sommet duquel flotte encore le reste du drapeau national, on trouve cette plaque qui souligne l’importance de Camp-Gérard, ce lieu où les 5 et 6 juillet 1803, Dessalines et  Geffrard se sont rencontrés pour consolider l’unité nationale dans la guerre de l’indépendance.         

De l’importance historique du site                

« 1803 fut l’année Dessalines. Rochambeau, commandant en chef du corps expéditionnaire, change de stratégie. Face à la complication de la situation, la guerre de reconquête vire à la guerre d’extermination. Les anciens esclaves révoltés seraient massacrés. Les officiers noirs et mulâtres ralliés au corps expéditionnaire seraient déportés hors de la colonie », a confié au Nouvelliste Daniel Élie, architecte de monuments, ex-directeur de l'Institut de sauvegarde du patrimoine national (l’ISPAN) et ancien ministre de la Culture.  

« Les défections des indigènes au sein de l’armée française se multiplient. Dessalines décide de créer l’Armée indigène. Pour cela, il doit rallier les troupes de l’Ouest placées sous le commandement de Pétion et celles du Sud, placées sous le commandement de Geffrard. 

Une réunion militaire et stratégique eut lieu à l’Arcahaie en mai 1803, au cours de laquelle le ralliement des troupes de l’Ouest fut assuré.

La seconde réunion, plus délicate, eut lieu au Camp-Gérard, non loin des Cayes, entre Dessalines et Geffrard. Plus délicate parce que la mémoire des exactions de la guerre sanglante dite des Couteaux (la Guerre du Sud) était encore bien présente dans les mémoires. Dessalines, en présence de 10 000 hommes de troupe, prononça un discours unificateur qui se termina par « Guerre à mort aux Blancs », a-t-il indiqué. 

« L’union militaire et stratégique achevée, l’Armée indigène put marcher sur le Cap-Français et livrer une ultime bataille à Vertières, le 18 novembre 1803, qui déboucha sur l’indépendance d’Haïti », a confié Daniel Élie, soulignant que « la réunion de Camp-Gérard est tout aussi importante que celle de l’Arcahaie, toutes deux considérées comme actes fondateurs d’Haïti ». Le Camp-Gérard est le site de cet événement historique majeur, a insisté l’architecte des monuments, ancien directeur de l’ISPAN et ex-ministre de la Culture Daniel Élie.                                            

Jean Ledans Fils, qui tient une chronique sur l’histoire au journal Le Nouvelliste, puise dans Thomas Madiou (Histoire d’Haïti Tome III) pour revenir sur les mots tenus par Jean-Jacques Dessalines, imprimés dans la maçonnerie, dans le vent et pour l’éternité au Camp-Gérard.                                                                     

« Mes frères, après la prise de la Petite-Rivière de l’Artibonite sur les Français, je fus proclamé général en chef de l’armée indépendante par les populations de l’Artibonite. Les généraux du Nord et de l’Ouest, mus par l’amour de la liberté, oubliant les haines politiques qui les animaient les uns contre les autres, vinrent successivement reconnaître mon autorité. En acceptant le commandement en chef de mes frères, j’en ai senti l’importance et la haute responsabilité. Je suis soldat ; j’ai toujours combattu pour la liberté ; et si j’ai été pendant la guerre civile aveuglément dévoué à Toussaint Louverture, c’est que j’ai cru que sa cause était celle de la liberté. Cependant, après la chute du général Rigaud, n’ai-je pas maintes fois usé de mon influence pour sauver une foule de braves que le sort des armes avait trahis et qui eux aussi avaient vaillamment combattu pour la liberté lorsque tous nos efforts tendaient à écraser le parti colonial. Beaucoup de ceux qui m’écoutent me doivent la vie ; je m’abstiens de les nommer.

Mes frères, oublions le passé ; oublions ces temps affreux, alors qu’égarés par les Blancs, nous étions armés les uns contre les autres. Aujourd’hui, nous combattons pour l’indépendance de notre pays, et notre drapeau rouge et bleu est le symbole de l’union du noir et du jaune. Dessalines fut interrompu par toute l’armée qui s’écria : « Guerre à mort aux Blancs ! » Il continua : « Les factions qui pouvaient compromettre la cause de la liberté sont presque éteintes : Lamour Dérance, abandonné des siens, doit être arrêté à présent ; Petit Noël Prieur, dans les hauteurs du Dondon, ne commande plus qu’à quelques bandits. Je vais retourner dans ces quartiers, et je ferai rendre le dernier soupir à la faction expirante des Congos. Vive la liberté ! »

« Ensuite, le général en chef Dessalines révoqua des brevets envoyés aux militaires du Sud par Lamour Dérance, puis il octroya des nouveaux grades aux officiers supérieurs ; Geffrard fut promu général de division. Dessalines procéda ensuite à l’organisation des troupes, à la formation des demi-brigades et la mise sur pied d’une organisation militaire hiérarchisée dans le Sud pour mener à terme la guerre révolutionnaire contre le colonialisme », a indiqué Jean Ledans Fils. 

« Ce fut encore au Camp-Gérard que Geffrard introduisit Boisrond Tonnerre à Dessalines. Peu de temps auparavant, Boisrond Tonnerre avait rejoint Geffrard, qui en fit son secrétaire. Animé par la fièvre révolutionnaire de l’époque, il avait retenu l’attention du général Geffrard qui le recommanda au général en chef et qui en fit de même son secrétaire », a-t-il rappelé.                

Pourquoi faut-il préserver les ruines ayant subi d’importants dommages lors du séisme du 14 août 2021 ?

« En fait, pourquoi préserver les monuments historiques ? Parce qu’ils sont les images concrètes de notre histoire globale, politique, sociale, spirituelle, technologique, etc.  et, tout comme elle, ces biens culturels devraient contribuer à assurer notre cohésion et notre identité en tant que peuple, outil essentiel au développement. Et puis, d’une manière générale, c’est la pratique mémorielle qui conditionne l’innovation. En tout », a confié Daniel Elie.                           

L’ex-ministre de la Culture Monique Rocourt a déploré la non-inscription du site sur « la liste des monuments devant bénéficier du projet TCD du ministère du Tourisme, financé par la BID, du fait de son statut ( privé) ». Il faut un « nouveau monument symbolisant cette union patriotique vers ce qui a marqué pour toujours notre parcours de peuple », a estimé Mme Rocourt.    

« L'architecte Patrick Delatour a eu à dire  à ce sujet : "Ayant été le lieu de la concrétisation de l’Union qui amena la force qui permit la création de l’État d’Haiti, Camp-Gérard devrait être le sujet d’une compétition nationale d'architecture sur l’interprétation symbolique du site " », a-t-elle poursuivi.              

« Le Camp-Gérard est un site historique exceptionnel pour avoir été témoin de cette rencontre entre Dessalines et Geffrard qui a donné un nouvel élan à la lutte pour la liberté et l’indépendance en amenant les forces du Sud sous le commandement de Dessalines.

 «Etant donné que l’ISPAN est une institution spécialisée dans le patrimoine bâti, nous ingénieurs et  architectes sommes des spécialistes en restauration de monuments historiques et avons avant tout pour devoir de maintenir vivace la mémoire par le biais du concret, du tangible », a confié au journal le directeur de l’ISPAN Jean Patrick Durandis, qui n’a pas encore fait état de l’existence ou non de plan pour intervenir sur le site.

Roberson Alphonse



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